«Je dois rester réveillée, même si le menton me tombe sur la poitrine. Maman regarde un jeu à la télévision. Je dois rester réveillée ici, sur ce fauteuil qui pue la vieille, mais
dans la vie en général aussi je dois rester réveillée. Je dois être à l’affût de tout ce qui se passe, être juste; dans les choses. Mais sans être bête, jamais. C’est une
discipline. C’est difficile quand plus rien ne tient debout parce que le sol est trop glissant, oui, c’est ça: tout roule et moi, j’ai l’impression que je deviens folle. Je fais
du patin à glace avec des pantoufles aux pieds et personne ne me regarde.»
Extrait de Le Portrait de Madame Mélo, Claude- Inga Barbey
Les apartés de Betty
Elle porte un prénom d'héroïne chabrolienne, mais son cinéma à elle se joue sans costume. Débarrassée de l'obligation de plaire, Betty se raconte à la première personne, au fil de la pensée comme d'autres écrivent au fil de la plume. Cette Madame Bovary du quotidien publie son journal intime à haute voix sans prendre soin de se relire au préalable. Son oralité a quelque chose de culotté et de forcément impudique. Betty a quarante-cinq ans, deux grands enfants et des ongles abîmés par l'angoisse des mauvais jours. Elle exerce le métier de comédienne et, quand le théâtre ne veut pas d'elle, celui de sommelière.
Nul misérabilisme pourtant dans ce monologue qui appelle la scène comme le tournesol le soleil. Au contraire, une énergie presque joyeuse à se dire à soi-même ces petits apartés de l'existence qui font dans la conversation les plus beaux lapsus. L'inconscient, ici, parle quelque part entre la tête et la tripe, dans cet entredeux imprévisible et aventureux qui flirte avec les paradoxes du comédien. De la comédienne, puisque c'est d'une femme qu'il s'agit, reprenant à son compte ludique ces instants fragiles, cocasses, défilant, dans le désordre, de la cuisine familiale à la loge d'artiste, en passant par la chambre d'hôpital d'une mère qui ne veut pas mourir.
Il y a chez Betty le désir secret de devenir enfin orpheline de ce ventre qui l'a mise au monde. L'aveu est universel. Voilà un personnage qui nous ressemble pour de vrai. C'est cette vérité secrète que la mise en scène se chargera de saisir et le décor de montrer, jusque dans ses points de fuite et trompe-l'oeil.