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Présentation

Mot de l’auteur

En découvrant à l’école le Mythe de MEDEE à travers Euripide, puis par la suite avec Sénèque, la tragédie de Médée était pour moi avant tout une histoire de passion, de jalousie qui poussait une femme à aller jusque la folie, jusqu’au meurtre. C’est comme ça que je le ressentais et c’est comme ça qu’on me le présentait.
Ce n’est que bien plus tard en lisant le Médée de Max Rouquette que j’ai été frappée par le statut d’apatride, d’étrangère de Médée et le drame de son exil qui ont influencé sa vie et ses actes .
Du coup j’ai relu Euripide et Sénèque et les autres pour fouiller les mots. Dès le premier monologue du Médée d’Euripide, il nous parle de sa situation d’apatride : « Je pense que les étrangers doivent respecter les lois et les coutumes du pays qui les accueille, or moi je suis une étrangère ici moi, isolée, déracinée, je suis outragée par un mari pour qui je ne suis qu’un butin ramené d’un pays barbare ».

Derrière le drame passionnel se profile un questionnement sur l’autre, une incompréhension mutuelle, un rapport homme/femme mais certainement un rapport complexe entre deux cultures, une ombre de xénophobie, de racisme.
Médée représente l’étrangère d’un monde barbare en opposition au monde civilisé de Jason et cette différence suscite des formes de rejet mutuel. Ils forment un couple mixte.

Quand Max Rouquette parle des paysages de son Occitanie natale, du ciel, des rochers, des vieilles femmes sur les places de village, des champs de la mer, de toutes celles qui ont vu un jour la mer se retirer d’elles, quand Marie Cardinale dans la préface de son Médée nous dit : « on dit que les amputés continuent de souffrir du membre qu’ils n’ont plus, moi j’ai continué à souffrir de l’Algérie, dans tout mon corps et surtout dans ma tête, pendant longtemps. C’est cette souffrance qui m’a fait écrire mon premier roman. Que la profondeur de cette blessure et la douleur atroce qu’elle provoque fasse perdre l’esprit, qu’on en devienne folle, ne me paraît pas invraisemblable. »

Tout de suite m’est revenu mon départ, mes 8 ans en France, ma première pièce qui parle de l’exil, …
et la Colchide s’est mise à se confondre avec l’île de la Réunion, la pierre volcanique, le vent, les cyclones, les histoires, les contes, les clans familiaux, les dieux multiples et les saints pour chaque occasion, les chœurs chantés du Maloya, les rituels, les guérisseurs, les plantes, la magie, le soleil bien sûr.

Et Médée s’est mise à se confondre avec Madina, le personnage de ma pièce « Le pays resté loin ».

Madina est devenue l’ « ex-ilée », la candidate à l’Eldorado, tellement réelle, tellement vivante dans notre vécu qu’elle s’est mise à tutoyer la mort ; La Réunion s’est effacée pour le pays du dehors, tellement nombreux, tellement pesant que l’on se prend pour un autre, que l’on commence à croire à l’universel jusqu’à ce que les autres vous regardent…

Combien de Médinas ont-elles quitté nos villages, nos écarts et nos quartiers pour désauter une mer, passer une frontière, délaissant un quotidien stigmatisé et oppressant pour un autre monde civilisé, pour un eldorado, un travail, de l’argent, un homme qui les sortirait de leur condition et blanchirait leur peau, un homme par correspondance ou un argonaute de passage au pays.
Combien de faits divers tragiques au pays de l’exil, combien de désillusions et de retours au pays à un âge où on a tout perdu et où on ne retrouve rien ?

Même si les temps changent, que les jeunes réunionnaises partent de moins en moins, que la France n’est plus vécue comme un Eldorado, il reste néanmoins que nous entretenons avec l’île et le reste du monde un rapport qui marque nos mentalités, nos gestes, nos comportements, nos rêves, nos cauchemars, il y a le dehors et le dedans, les gens du dehors et les gens du dedans, ceux qui sont déjà partis et ceux qui sont restés, ceux qui reviennent et ceux qui ne rentreront jamais, ceux qui partent pour mieux revenir, ceux qui partent pour mal revenir, ceux qui restent et ne veulent pas partir, ceux qui restent et pensent à l’ailleurs toute une vie.

C’est à partir de ce ressenti, de ce vécu, que s’est tissé peu à peu l’histoire de « Le pays resté loin », une histoire de regard porté sur l’autre, une histoire de mythe rattrapé par la réalité, une histoire d’êtres humains, tellement humains que le désespoir reste la seule esthétique de nos errances.

Lolita Monga


Premières notes pour la mise en scène

Six figures principales qui parlent et se parlent de part et d’autre de la mer, les uns au pays resté loin, les autres en Colchide, tous « à la périphérie » :

  • - Madina dans la grande maison carrée au pays resté loin.
  • - Habouket, un Colchidien depuis longtemps au pays resté loin.
  • - Too Tic, un jeune Colchidien fraîchement arrivé au pays resté loin.
  • - Sheeloh, la nénène et les enfants (adultes) de Madina, Malaboue et Gamo, revenus tous les trois en Colchide.

Des deux côtés de la mer, des chœurs d’habitants.

Cinq acteurs, l’un étant également musicien (l’interprète de Habouket également coryphée), deux autres pratiquant danse et percussions (interprètes des deux jeunes gens), une autre s’accompagnant du Kayamb -instrument traditionnel- (Madina), tous composant aussi les chœurs d’habitants. Un espace de parole et de circulation, un espace du récit plus que de la représentation.

Peut-être une structure construite, surélevée, dans un périmètre réduit et étroit, central, un extérieur sur la mer et dans le ciel selon l’indication du prologue, espace du repli mais aussi embarcation échouée au milieu de nulle part, espace physique et poétique de l’insularité, espace possible de l’enfermement.
Elle devra permettre la circularité au sol, notamment pour les chœurs d’habitants, et fournir des horizons multiples à la solitude de Madina, aux harangues de Sheeloh, aux esprits des ancêtres à travers les danses de Malaboue.
Ce sera l’endroit d’où l’on voit, l’espace de la tragédie, de l’appel.
Les scènes de rue et de café, les comédies du quotidien, les commentaires et les blagues, se dérouleront plutôt à la périphérie.

La pièce, malgré sa composition très séquencée, est écrite d’un seul souffle.
Il faudra aborder le texte comme un récit en mouvement porté par un chœur d’acteurs.
Un enchaînement ininterrompu des scènes, des lieux, un déroulement inexorable.
Le coryphée musicien pourra annoncer les séquences tel un bateleur.
Les acteurs seront toujours présents, visibles ou pas, tour à tour personnages et voix anonymes du peuple.

Nourris des rituels, la musique et la danse des corps, des mots et des instruments raconteront ces « rêveurs faisant l’amour avec l’absence ». Colette Froidefont