Pour servir cette critique constructive du théâtre qui est pour nous le propos central du Nègre au Sang, nous avons quelques partis pris importants de mise en scène.
- Les comédiens étant livrés à eux-mêmes, ils prennent en charge l’éclairage, les décors et la musique de « leur représentation ». Surpris par l’arrivée du public, ils mettent en place le décor en toute hâte: un grand rideau rouge est déployé sur toute la longueur de la scène, accroché à des portants de fer en forme de croix. Mais leur représentation échoue dès les premières répliques, et, dans un accès de rage, ils envoient culbuter le décor qu’ils venaient d’installer, et ils rallument la lumière dans la salle. C’est au milieu de ces ruines, en pleine lumière, sur une scène privée de tous les attributs du spectacle que le spectacle se poursuit.
- Une alternance constante entre moment d’euphorie collective où le spectacle s’emballe, où ils en oublient presque la présence du spectateur, et moments de doute, moments critiques, où ils prennent conscience du regard du public, où ils jettent un regard distancé sur ce qu’ils viennent de jouer. Cette alternance, qui se traduit par une succession d’accélération et de décélération, touche dans le même mouvement le spectacle et la critique du spectacle.
- Le comique revêt une grande importance dans notre travail. D’abord parce que le rire dédramatise le conflit avec le spectateur, le rend ouvert et bienveillant envers un spectacle dont le propos est loin d’être évident. Ensuite, l’humour est un trait essentiel du texte qui est une véritable rhapsodie de jeu de mots et de délires. Ce n’est pas pour rien : le rire est un des meilleurs moyens de faire éprouver à la fois le plaisir du spectacle et la distanciation vis à vis du spectaculaire.
- Le Nègre au Sang, c’est aussi la découverte que la collectivité est la seule façon de se tirer du désespoir et de l’absurdité de sa condition. Les personnages mettent
en veilleuse leur individualisme des débuts et finissent par constituer une sorte d’individu à quatre têtes. C’est pourquoi j’ai proposé qu’au III e acte, ils se relient les uns
les autres avec des fils élastiques pour figurer ce lien collectif retrouvé à travers le théâtre, qui est à la fois contrainte (puisqu’ils sont dépendants des autres dans leurs
mouvements), et force.
Le théâtre ainsi pratiqué est une puissante thérapeutique au désespoir.