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Note d’intention

À la fois spectacle et critique du spectacle, Le Nègre au Sang est une pièce intempestive qui interroge certains fondements du théâtre tel qu’il est souvent pratiqué actuellement, tout en proposant d’autres possibilités de représentation.

Le premier acte est le moment critique où la représentation est suspendue. C’est « l’ère du soupçon ». C’est un cauchemar qui devient réalité : si le spectacle préparé, bien léché, bien rôdé (mais mauvais!) est tout à coup suspendu, et que les acteurs sortent de leur rôle, que va-t-il se passer ?
C’est d’abord le rapport des spectateurs au spectacle qui est mis en question. Les acteurs leur font remarquer qu’il n’y a pas d’écran entre la salle et eux. Ils les interpellent, dénoncent leur voyeurisme, leur passivité, leur inertie.
Puis c’est la condition du comédien qui est interrogée. Les personnages refusent d’être les simples marionnettes d’un auteur ou d’un metteur en scène. Ils revendiquent leur autonomie et expriment leur désir d’un théâtre dont ils seraient les sujets, pour retrouver une nécessité de jouer sans quoi toute représentation est absurde.
Pour ce début, nous avons travaillé sur les moyens de suspendre la représentation, par des silences, des regards, des rires, une déconstruction de l’espace scénique (du décor aux positions des acteurs).
Dans cette confrontation au spectateur, les acteurs montrent que derrière les personnages il y a des personnes, avec leur faiblesse, leur peur terrible du regard du public, leur dégoût de refaire tous les soirs la même chose. Car finalement, le plus pesant dans le spectacle c’est que tout est déjà prévu, ce n’est qu’une répétition du même. Rien de dangereux, rien d’inouï ne peut plus en sortir.

Dans leur soif de montrer du nouveau, ils entreprennent au deuxième acte une série de tentatives déjantées et excessives pour recréer sur le vif un spectacle. Mais leurs histoires sont sans queue ni tête, leurs essais sont vides de sens et de chair. Ils prennent conscience qu’ils ont mal abordé le problème : ils se sont encore précipités malgré eux dans une tentative absurde. Avant de vouloir dire quelque chose à tout prix, il faut avoir quelque chose à dire.

De la farce masquée au combat de boxe, en passant par le one man show et le cabaret, nous avons exploré différentes formes de spectacle, qui, poussées à l’excès, font prendre conscience aux acteurs de la vanité d’un théâtre de simple performance.

Le troisième acte nous amène à comprendre la raison de leurs échecs antérieurs, et comment une autre représentation est possible.
Le théâtre ne doit pas se faire face à un public, comme une démonstration ou un affrontement : il doit se faire aussi parmi le public. Avec lui, et non pas pour lui ou contre lui. Il ne faut pas se masquer derrière un personnage, derrière le texte que l’on joue. Au contraire, partir d’abord de soi-même, de situations réelles, vécues, pour faire venir son personnage. C’est toute la signification des petites histoires qu’ils se racontent les uns après les autres.
Finalement ce qu’ils parviennent à réaliser c’est un théâtre où les spectateurs jouissent en même temps du spectacle et de la critique du spectacle. Le théâtre qu’ils proposent, et qui est celui que défend Valletti à travers toute son oeuvre, c’est un jeu subtil de va et vient entre réalité et spectacle, vie et représentation. Les deux s’interpénètrent, et quand Watson raconte sa dernière histoire, celle du Nègre au Sang, un saxophoniste noir fait effectivement irruption dans la salle, comme si le théâtre avait vraiment le pouvoir de transformer la réalité.

Par contraste avec le deuxième acte, nous avons cherché à revenir à une forme épurée, minimale du jeu et de la mise en scène, les acteurs se placent simplement au milieu du public et racontent leurs histoires avec authenticité, sans chercher ni confrontation ni séduction du public, et paradoxalement sans chercher à jouer.