Vendredi 4 avril 2003, 9h30, place de la République.
Eric Elmosnino doit rendre le petit magnétophone, et confier la bande qu’il a voulu enregistrer seul, chez lui, pour parler de la pièce Le Nègre au sang. A croiser son regard,
il est clair qu’il en a voulu aux commanditaires de l’avoir contraint à se dévoiler. Pourquoi parler avant…évidemment le travail modifiera les intentions….alors quel est l’intérêt
d’annoncer quelque chose qui de fait n’existera pas…..Jusqu’au bout il a essayé de convaincre que le spectacle se suffisait à lui-même. Mais sur la bande, le ton est
vivant, alternativement gêné, ironique, enthousiaste.
C’est sûr, il n’en fera pas son métier, mais il s’est aimablement plié à la demande. Merci.
« Nègre au sang….quel est le projet ? Quelle sorte de chair il y a dans cette « petite œuvre » littéraire-là, …littéraire et musicale même, je dirais. …..
Voilà !. En fait, je crois que c’est ça ; Nègre au Sang c’est comme une petite partition musicale. …Ce n’est sans doute pas pour rien, d’ailleurs que ça commence
par Ravel. ….Cela joue sur la sonorité, mais cela joue aussi, d’une certaine manière, sur quelque chose qui ne finit pas……. Comme dans le Boléro de ce Ravel….
C’est musical. ….Parfois, il ne faut pas aller chercher le sens, il faut juste faire résonner les mots . Je suis sûr de ça, je l’ai expérimenté plusieurs fois. ….
Alors voilà, l’histoire de la construction de ce spectacle, c’est cinq acteurs qui vont s’emparer de cette partition, qui vont essayer de la faire sonner, et moi je vais les
diriger comme un chef d’orchestre dirige des musiciens, sauf qu’eux, ils sont à la fois musiciens et instruments…..
Comme si c’était des instruments qui racontaient leur vie, ou plutôt qui ne sauraient plus comment se faire résonner …du coup, ils décideraient de raconter ce qu’ils ont à
l’intérieur d’eux…
Et puis j’aime les variations, allegro, et puis après andante ou je ne sais pas quoi…..Donc on va travailler sur le rythme. Dans la pièce, il y a des histoires qui doivent se
raconter assez lentement, et par contre certaines répliques doivent claquer, et fuser. C’est comme ça qu’on trouvera le ton, qu’on dégagera le sens de cette œuvre…..
Maintenant, le côté chair… La chair elle y sera, puisque le plateau sera habité par des êtres humains. ..C’est eux qui vont s’emparer des vies des personnages de Serge Valetti. C’est à eux, à nous de les inventer. C’est du théâtre, tout est écrit, et tout est à inventer derrière….
En fait, tout ça est en chantier, …c’est pour ça que c’est très difficile de parler avant. Mais enfin, si le travail qui reste à faire est un chantier, j’imagine qu’il faut que je parle des plans d’architecte…..
Nous on a pris la pièce très au sérieux. On l’a placée dans un cadre finalement très réaliste…….Alors on sera dans un théâtre, sur le plateau, dans l’envers du décor. Avec des acteurs, qui sont là sans qu’on sache trop pourquoi. Eux non plus, sans doute. Alors, comme toujours dans ces cas-là, ils vont commencer par parler de leur problème immédiat, et puis assez vite ils vont parler de leur vie,….. et nous on va leur inventer une vie……
Bon, …je vais arrêter là, je reprendrai peut-être plus tard »
« J’ai plus parlé, finalement de la forme, que du contenu, et de cette chose qui m’intéresse profondément dans la pièce de Serge.….
C’est drôle d’être obligé de passer d’abord par l’extérieur, la musicalité avant de rentrer dans la chair de ce texte……En fait, ce qui me passionne, c’est que Serge, pour faire
avancer l’action, a l’art de faire parler ses personnages pour ne rien dire. Je ne sais pas s’il serait très content si je disais ça, ….On retrouve régulièrement le même
mouvement…d’abord on a l’impression de se laisser embarquer vers quelque chose….on ne sait pas bien quoi (je crois que les personnages ne le savent pas non plus)….. et puis au
bout d’un moment on pressent qu’il va se passer quelque chose de très important….. et puis en fait il ne se passe rien. C’est ce savoir-faire là qui m’intrigue énormément……
Et puis je dois dire que je trouve extrêmement en phase avec le réel ces gens perdus dans cet endroit, qui cherchent quoi faire, qui cherchent comment commencer, qui se posent des questions sur comment finir…. Et le temps que tout ça se mette en route, évidemment c’est fini. ……Et le temps passé à se demander ce qu’on va bien pouvoir faire, c’est ce temps-là qui a été vécu, qui a compté comme temps de vie…..Pour moi cela ressemble beaucoup j’allais dire à la vie….ce n’est sans doute pas la vie de tout le monde, mais la mienne oui.
Alors, cela me fait croire que cette pièce raconte l’aventure humaine, ou une aventure humaine, que ce n’est pas qu’une forme, ….d’autant que les personnages ont chacun leur
caractéristique propre… Watson, par exemple est un vrai dépressif….
Et la chose qui m’importe, c’est essayer de grandir cette …petite chose-là, essayer d’atteindre à l’universel avec elle, en touchant le plus intime……
C’est ce qu’on essaiera de faire….
Bon, j’appuie sur le bouton de ce machin, je ne le supporte plus, …….au travail….. »