Je n’entends vraiment comme il faut une oeuvre musicale et particulièrement cette sonate op. 31 n°2 qu’en imaginant le sujet qui l’a crée, en l’occurrence Beethoven au piano, la
jouant devant moi (avec la vague conscience des gestes qu’il fait avec ses muscles audessus du clavier). J’entendrais encore mieux cette sonate, que j’écoute en ce moment, si je
pouvais la jouer moi-même (fût-ce très mal). J’ai écouté aussi le quatuor de Schubert que je t’ai emprunté - il est si beau et si triste - mais quelque triste que soit
Beethoven, il n’a jamais cet abandon, cette complaisance dans la tristesse, ce goût baudelairien de la beauté malheureuse qui rend Schubert à la longue toujours un peu écoeurant
(il y a beaucoup de musiciens de cette sorte, dont la beauté se compose qu’un peu de poison - Malher, Franck ; Fauré, peut- être Wagner ) .
Beethoven est toujours positif - il respire - il n’intériorise pas - ses larmes coulent vers l’extérieur, il ne les ravales pas pour s’en faire, à l’intérieur de son âme, des
deuils, des charbons immortels.
Roland Dubillard
Lettre à Maria Machado
Samedi 10 août 1968