On se dit toujours : je peux attendre pour l'éternité. Je peux attendre jusqu'à ce que le monde tombe en poussière. Je peux attendre jusqu'à ce que les océans tarissent
et que les branches s'en aillent en cendres. Mais on ne peut pas. Au bout d'un moment on ne peut plus attendre.
Frank, le garçon boucher
Un chien aboie au loin. Une vague se fracasse contre des rochers. Le vent porte à nos oreilles un murmure.
Du fond de sa solitude, Frank nous raconte sa jeunesse passée dans une petite ville d’Irlande du Nord, dans les années ‘60. Son père, musicien raté et alcoolique. Sa mère
dépressive. Son ami Joe, pour qui il éprouve une amitié exclusive. Les bandes dessinées qui nourrissent son imaginaire enfantin. Convoquant tour à tour les démons qui ont causé sa
perte, Frank égrène pour nous sa ballade irlandaise, mélancolique et cocasse, âpre et onirique, secrète et violente…
L’histoire est racontée au public par un Frank vieillissant qui se revoit enfant et adolescent.
Le rôle de Frank est interprété par deux acteurs : Alain Eloy (Frank enfant et adolescent) et Jean-Jacqui Boutet (Frank vieillissant).
Jean-Jacqui Boutet est une figure incontournable de la scène québécoise. Il a interprété plus de 125 rôles et a travaillé sous la direction de metteurs en scène tels que Robert Lepage, Wajdi Mouawad ou Jean-Pierre Ronfard La présence massive de Jean-Jacqui contraste avec la mobilité juvénile d’Alain, même si tous deux ont en commun une part d’enfance dans le regard.
Les quatre autres acteurs et actrices (Denis Lamontagne, Patrick Ouellet, Anne-Claire et Audrey D’Hulstère) interprètent la multitude de personnages qui gravitent autour de
Frank.
Les acteurs ne quittent pas l’espace de jeu et les changements de rôles se font à vue.
Le spectacle débute tranquillement, à la façon d’un théâtre-récit, et l’incarnation des différentes figures se fait progressivement.
Les multiples références aux comics et aux chansons populaires (les chansons seront interprétées en anglais par les acteurs et accompagnées en direct par l’accordéon de Patrick Ouellet) confèrent dans sa première moitié une légèreté de ton au spectacle qui contraste avec la tension sous-jacente de ce qui est en train de se jouer. Cette tension se fait de plus en plus perceptible et connaît son paroxysme au moment où Frank assassine Madame Nugent.
L’espace, dépouillé mais chargé d’âme comme une lande irlandaise, est « contaminé » par l’esprit enfantin de Frank. Les figures qui hantent sa solitude peuplent l’espace de couleurs vives, comme autant de reflets des personnages des comics qu’il affectionne .
Ballade onirique et cruelle ciselée dans un langage d’une rare économie, « Frank, le garçon boucher » n’est pas sans rappeler la ballade de cet autre grand solitaire de nos scènes : Woyzeck,
« Frank, le garçon boucher » s’adresse à un public large et diversifié.
L’écriture de Patrick McCabe peut dans un premier temps dérouter le lecteur par son caractère elliptique. Nous avons toutefois pu vérifier lors du laboratoire de travail que nous avons mis sur pied en août dernier à quel point elle est génératrice de jeu une fois que les acteurs s’en emparent.
De plus, la pièce, tant par ses préoccupations sociales (et son absence de didactisme simplificateur) que par son utilisation subtile des formes populaires (chansons, bandes dessinées, films…) s’inscrit dans la meilleure tradition d’un théâtre populaire mais exigeant.
« Frank, le garçon boucher », est en outre susceptible, par ses thématiques et par sa mise en forme, de toucher un public adolescent.