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Entretien avec Michel Raskine

" L’actrice qui achète un poisson … " ou dix portraits subjectifs et provisoires

ENSATT - Pourquoi avoir choisi de monter Le Fou et sa Femme, ce soir … avec des étudiants en dernière année de formation à l’ ENSATT ?

Michel Raskine : C’est très étrange le destin de Botho Strauss ! Moi-même j’ai joué dans l’une de ses pièces il y a longtemps, Visages connus, sentiments mêlés, un titre magnifique et qui pourrait résumer toute son œuvre. Une aventure complexe et passionnante. Botho Strauss, cela pose de vrais problèmes : de mise en scène, sans aucun doute, mais surtout d’interprétation. J’ai réalisé assez récemment ceci : Botho Strauss était très connu dans les années 1970 et 1980, extrêmement joué en Allemagne et en Europe, en particulier en France, aimé du public, et on se bousculait pour jouer ses pièces. Et puis étrangement, et je me l’explique mal, il a peu à peu disparu des scènes françaises.
Autre constatation, un peu étonnante : dans le temps d’une génération de jeunes acteurs, son nom est devenu quasi inconnu. Je suis stupéfait de la vitesse à laquelle un auteur contemporain important, renommé et estimé peut se dissoudre quasi complètement dans l’oubli.

ENSATT - Quelle est la spécificité du travail avec les étudiants de l’ENSATT dans le cadre des ateliers de création de dernière année ?

M.R : Il y a une réelle difficulté à trouver un bon texte quand on dit oui à un tel projet pour l’ENSATT. Pour La Maison d’os de Roland Dubillard ou Atteintes à sa vie de Martin Crimp, déjà cela avait été compliqué, parce que la liste des "obligations" dans le "contrat" du metteur en scène est assez vaste. Et puis il est vrai que je tiens à respecter tous les impératifs de cette liste ! Et aussi que j’en rajoute parfois !
Il faut à la fois faire un travail "professionnel" puisque le spectacle est présenté au public, et que les gens payent pour le voir. Et en même temps, il ne faut pas oublier que c’est un "atelier pédagogique", c’est-à-dire qu’on est là aussi pour transmettre, pour apprendre à des jeunes gens (qui dès l’année prochaine vont se retrouver "dehors") à fabriquer ensemble un spectacle. J’ai toujours refusé de réaliser ce type de projet dans les écoles de théâtre qui ne forment que des acteurs.
Ce qui me plaît à l’ENSATT, c’est qu’il y a aussi des sections techniques qu’il ne faut pas négliger : mettre des costumes, faire de la lumière, du son, etc … Cela crée un impératif supplémentaire. J’essaye aussi de faire en sorte que les âges des personnages ne soient pas trop éloignés de l’âge des acteurs. La question du vieillissement fait toujours problème, sauf à l’utiliser comme le sujet même du travail : "qu’est-ce que jouer un vieux quand on est un jeune ?". Mais ce n’est pas trop une de mes curiosités de metteur en scène en ce moment ...

Un autre impératif, et celui-ci c’est moi qui le rajoute, c’est que je préfère travailler sur le théâtre contemporain. Et puis il faut dix rôles, et j’essaye qu’il y ait une sorte d’égalité entre ces rôles. Et puis j’aime bien raconter l’histoire d’un groupe, et pour ce groupe-là, la promo 67, c’est encore plus fort, parce que c’est leur dernier spectacle à l’école. C’est un groupe qui probablement ne rejouera jamais ensemble : il y a donc quelque chose d’un adieu qui va se raconter là. Tout cela fait donc beaucoup d’impératifs catégoriques. Il y a ceux qui sont explicites et sont dictés par l’école, il y a les implicites, et il y a ceux que je rajoute à la liste. Du coup, je ne trouve jamais le "texte idéal". Il n’y a aucune pièce au monde qui remplisse tous ces critères. Dès lors, il n’y a pas trente-six solutions : ou la pièce existe - mais elle n’existe pas ! - ou on la fabrique. On peut ainsi passer une commande d’écriture à un auteur. Il y a également la possibilité de faire un montage à partir de textes théâtraux, ou bien non théâtraux. Mais moi je préfère toujours partir d’une matrice qui est une "vraie" pièce de théâtre. Encore une autre possibilité, c’est de faire tourner des acteurs dans un même rôle. On voit souvent cela dans les écoles : si l’on monte Roméo et Juliette, on a quatre Juliette et quatre Roméo. Mais je n’aime pas du tout cette chose-là. Enfin il y a une quatrième possibilité, qui me convient très bien, c’est ce que Martin Crimp, dans Atteintes à sa vie, appelle "Scénarios pour le théâtre". J’aime beaucoup cette expression et on peut aussi l’appliquer rétrospectivement à La Maison d’os comme aujourd’hui à Le Fou et sa Femme, ce soir … "Scénarios pour le théâtre", cela veut dire qu’on s’empare d’un texte à modeler comme d’une terre à pétrir. Et qu’on ne parle pas de "trahison" du texte, je ne sais pas ce que cela veut dire ! On considère le texte comme "matériau" tout en choisissant un bon texte théâtral préexistant. Cela me convient très bien parce que je peux fabriquer sur mesure, ça a absolument à voir avec la haute-couture. Ca signifie aussi des personnages intéressants à jouer pour les acteurs, et moi je suis aussi comblé comme metteur en scène, car il y a du boulot …

ENSATT - de recréation ?

M.R : Non, le mot est trop fort. "Fabrication" est plus juste. On fabrique un objet théâtral tout spécialement pour l’ENSATT, pour cette promotion et dans ces dates-là. Je n’envisage pas du tout qu’il y ait une suite. C’est comme cela, c’est tout de suite, c’est maintenant, c’est pour ce groupe-là. C’est donc bien du sur-mesure. Et il y a peu de pièces qui répondent à tout ce que je viens de développer. Mais Le Fou et sa Femme, ce soir ..., oui sans aucun doute, remplit cet office.

ENSATT - Dans le dossier de presse du spectacle Me Zo gwin ha te zo dour ou quoi être maintenant ? de Marie Dilasser, que vous avez mis en scène au Point du Jour en 2007, vous dites, à propos de votre travail de mise en scène : "Cinquante pour cent viennent du texte et les cinquante autres pour cent de tout ce qui est autour de moi, d’autres spectacles, de ce que j’appelle "les arts des autres" dans tous les domaines." Quelle place l’écriture de Botho Strauss occupe-t-elle dans votre mise en scène, et quelles sont les autres sources d’influence qui la caractérisent ?

M.R : Ce n’est pas faux, mais le slogan est un peu injuste ! Ce qui manque, c’est bien sûr ce qui vient des acteurs eux-mêmes. Pour fabriquer un spectacle sur-mesure, c’est ce que je sais des gens avec qui je vais travailler qui compte de façon essentielle. Je parle là des dix élèves comédiens, cinq filles et cinq garçons, de ce que j’imagine savoir d’eux. Evidemment, l’avantage pour les connaître, c’est que je suis à Lyon, non loin de l’ENSATT. A partir du moment où je sais que je vais faire un spectacle avec eux, je fais tout ce que je peux pour les rencontrer, les voir jouer dans des petites formes*, dans d’autres spectacles, etc ... Et si je les croise par hasard sur le marché du quai de Saône, j’apprends des trucs sur eux. Dès que je sais que telle actrice achète tel ou tel légume, tel ou tel poisson, j’en sais un peu plus sur elle, eh oui !

Chaque information, même microscopique, ou qui paraît anodine, peut, à un moment donné, rentrer dans le jeu. C’est une idée que j’ai d’eux, qui est peut être fausse mais qui est forcément vraie aussi puisque c’est l’idée que moi j’ai d’eux. Le spectacle raconte ainsi des "fragments d’eux". Après, c’est une bizarre alchimie qui est compliquée à dénouer et à décrire. Mais de les voir, exprès ou par hasard, de les croiser dans la rue, au bistrot, au spectacle, cela nourrit la connaissance que j’ai d’eux, cela nourrit le travail que nous ferons plus tard ensemble. C’est aussi un peu des portraits de chacun d’entre eux, déformés, parfois flous, mais aussi parfois relativement profonds, parce que je mets le doigt, souvent inconsciemment, sur des choses assez secrètes d’eux-mêmes. Je ne fais pas du tout un travail d’enquête sur leur intimité, l’idée même de pouvoir le faire me révulse littéralement. Mais c’est touchant de construire un portrait de chacun, un portrait subjectif et provisoire. Et le texte de Botho Strauss le permet vraiment. Au fond, cette pièce-là, comme ses autres pièces d’ailleurs, raconte l’histoire de gens dont on ne connaît que des fragments. C’est ce qui me plaît énormément chez lui, chez d’autres auteurs aussi. On vole au passage des choses à des individus qui sont les personnages et les acteurs tout à la fois. On "attrape au vol" plus exactement, on "attrape au vol" et on les vole en même temps, avec leur assentiment amusé. Et le spectacle est une espèce de collage un peu cinglé de tout cela. Après seulement, on peut considérer les fameuses influences extérieures.
Ainsi, à un moment donné, je me suis dit que L’Année dernière à Marienbad, le film sublime d’Alain Resnais, deviendrait une référence primordiale pour le spectacle, à tous points de vue, esthétiques et dramaturgiques.

ENSATT - C’est une inspiration ?

M.R : Oui, c’est vraiment une inspiration ! Il y a L’Année dernière à Marienbad d’un côté mais aussi … les Marx Brothers de l’autre ! Et un écart brutal entre les deux : d’une part le monde du burlesque, que j’adore, de la fantaisie et de l’incongruité absolue. Leurs films racontent une course folle vers un espèce d’avenir, vers "devant". Dans les burlesques américains comme dans Feydeau, il y a des personnages totalement et exclusivement tournés vers l’avenir, et ce qui leur arrive va plus vite qu’eux. Marienbad, c’est presque le contraire. C’est un monde nostalgique, tourné vers le passé.

ENSATT - Et la pièce de Botho Strauss jongle entre les deux ?

M.R : En tout cas, c’est le sentiment que j’ai eu ! Voilà les deux sources d’inspiration : un monde narcissique et figé qui génère une grande angoisse, quelque chose de mortifère ; et à l’opposé un univers ignorant et fuyant le passé, qui n’est même pas seulement dans l’instant présent, mais qui est seulement dans l’anticipation de ce qui va venir. Ces deux pôles, c’est aussi le lieu du rêve et du cauchemar, avec Marienbad, et le lieu de l’absolue vitalité, voire de l’hystérie, avec les Marx Brothers.

C’est Sylvia Kessel, la jeune romancière héroine de Le Fou et sa Femme, ce soir ... qui dit, programme scénique et moral de l’histoire à la fois : "La liberté, le droit de faire un libre choix, n’a jamais protégé personne de la rencontre forcée, toujours recommencée, sur sa route, de l’erreur, de l’échec et de la douleur. Il n’y a rien d’autre, sous le règne du temps, qu’erreur, échec et douleur."

Michel Raskine
Mai-Juin 2008
Propos recueillis et retranscris par Virginie Ferrere et Hélène Grevot

* Les "petites formes" sont les spectacles créés par les élèves au cours de la deuxième année de formation à l’ENSATT. En autonomie, ils montent ensemble, comédiens, scénographes, créateurs lumière et son, costumiers, administrateurs et parfois auteurs, un objet théâtral autour d’un texte de leur choix.