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Entretien avec Sophie Lecarpentier

Propos recueillis par O. Saksik

Qu’est ce qui vous a touchée dans la pièce de Vincent Delerm?

Nous sommes constitués de tous ces instants anecdotiques, qui se mélangent et s’entrechoquent, jusqu’à faire de nous ce que nous sommes, changeants et dérisoires, émouvants et insupportables, uniques.
Vincent Delerm porte un regard tendre sur le quotidien, un regard qui questionne l’autre, comme une interrogation riche de contradictions et de points de suspension… Il interroge aussi notre mémoire, sélective et partiale, qui trie dans la multitude d’événements imposés par la vie pour construire une personnalité, la révéler. Peut-être que chacun ne devient que ce qu’il est, mais c’est son regard porté sur le monde qui le façonne.
Monter Le fait d’habiter Bagnolet, c’est rire de nos propres incertitudes, nos allégresses et nos gaucheries familières.
Chez Vincent Delerm, l’humour pousse à la lucidité ; la fascination pour le minuscule, le prémice et le dérisoire, trahit assurément une quête mélancolique du mystère des affinités électives.

Vincent Delerm est reconnu pour ses qualités de chanteur- compositeur. Dans quelle mesure est-ce un auteur dramatique ?

Dans la lignée de ses chansons, qui aiment à explorer les méandres de la pensée intime, les tropismes individuels ou collectifs, Le fait d’habiter Bagnolet traque les consciences dans leurs recoins cachés, inavouables et indicibles, avec un réel plaisir du détail, une manière de savourer, de façon presque sensuelle, l’infiniment petit du discours amoureux. La pensée est disséquée, inspectée à la loupe jusqu’à devenir un enjeu érotique. Privés momentanément de corps, les amants se dévoilent dans le jaillissement du langage, fut-il avorté, bredouillé ou murmuré.
La pièce retranscrit ce qui a eu lieu et ne pourra plus se reproduire : l’instant jubilatoire de la cristallisation amoureuse. En cela nous sommes vraiment au coeur d’un univers théâtral, dans le mécanisme dramaturgique de l’irrémédiable.
Chez Vincent, cette cristallisation- loin de tout romantisme stendhalien- est avant tout drôle et ultra contemporaine. Son écriture fluide, concrète et sur- référencée, appelle totalement l’oralité et une relation « interactive » avec les spectateurs. Ce ne sont ni la lumière, ni le parfum d’un jardin d’automne qui lui servent de décor, mais l’odeur d’une pizza paysanne ou l’art de couper les toasts de tarama !
Les temps ont changé, les repères se déplacent, se transgressent dans un mouvement ironique, ludique, mais jamais dénué de tendresse.

Comment travaillent ensemble un chanteur/auteur et un metteur en scène ? Quel a été le point de convergence de vos deux univers ?

Curieusement, c’est un troisième univers, celui du cinéma, qui a favorisé notre complicité. Vincent, Frédéric Cherboeuf, Marie Payen et moi avons la même admiration, la même fascination pour la Nouvelle Vague ; Truffaut, notamment fait parti de nos repères, de notre langage commun. C’est autour de ces références que nous avons construit le travail avec l’équipe artistique : la série des Doinel, mais aussi Mélo ou Pierrot le fou, et par rebonds Dieu seul me voit de Podalydès, étayaient les répétitions. D’où notre proposition à Véronique Silver de prêter sa voix aux prologue et épilogue, en hommage à son rôle de Mme Jouve dans la Femme d’à côté
Le dispositif scénique a été conçu pour permettre une version théâtrale du travelling, des gros plans et autres mouvements de caméra, et faire du spectateur un acteur de la rencontre…Enfin, le traitement sonore, pour l’essentiel en direct, est envisagé comme un troisième personnage qui donne la respiration du spectacle. Tandis que les acteurs donnent vie aux pensées des personnages, le son libère le sentiment, le sensible dissimulé sous le torrent des mots.

Comment passe-t-on de l’univers de Patati patatra et des tralalas, de Dieudonné Niangouna, monté avec des acteurs congolais et dénonçant la violence des guerres ethniques africaines, à cet univers anecdotique, quotidien et contemporain ?

Ma relation à ce texte s’inscrit naturellement dans le parcours de la compagnie. J’ai toujours aimé les contrastes, les allers-retours entre curiosité face au monde et curiosité face à la construction intime des êtres humains. Après notre aventure africaine dure, violente, politique, j’avais envie de dire oui à la légèreté, qui mérite, elle aussi, je crois, un engagement. La pièce de Vincent m’a d’abord séduite par son humour. C’est intéressant de se confronter à la difficulté de faire rire un public, de faire entendre la cocasserie du quotidien.
Et puis, Le fait d’habiter Bagnolet est un défi pour un metteur en scène et des acteurs : comment monter et jouer un texte dans lequel rien n’est au style direct ? Quelle théâtralité se dégage d’une partition qui s’inscrit entre le scénario et la littérature romanesque ? Ce texte, monologue croisé de deux consciences qui dialoguent, interroge notre relation au monde, à l’autre…Sous la comédie joyeuse d’une rencontre amoureuse se devine l’égocentrisme tragique d’une génération qui passe plus de temps à s’auto- analyser qu’à ouvrir les yeux sur le monde extérieur. Quand on ne conçoit plus l’altérité, on sombre dans la stérilité… Finalement, je crois que ce spectacle, dans sa forme ludique, est encore un constat un peu violent sur la difficulté de vivre aujourd’hui. Comme dans mes précédentes pièces !