Rencontre
Nous sommes quelque part en Europe, peut-être en France, entre la fin de la 1ère guerre mondiale et le début de la guerre civile russe.
Un homme et une femme, exilés de Russie, se rencontrent « par hasard » dans l’antichambre d’un médecin.
Ils sont venus pour parler, pour démêler les fils de leurs mémoires embrouillées. Pour affronter leur désordre intérieur, auquel fait écho le chaos extérieur. Ils sont venus chercher l’aide de ce réputé guérisseur des âmes.
Tchekhof, Sonia et Treplev...
Cette homme et cette femme, certains les reconnaîtront, sont deux personnages de Tchekhov pour lesquels Eric Durnez nous raconte la suite de l’histoire.
Sonia, la petite nièce de Oncle Vania. Treplev, le jeune écrivain de La Mouette.
Je ne veux pas qu’à la fin de La Mouette, Treplev soit mort. Je ne veux pas qu’à l’issue de Oncle Vania, Sonia devienne folle.
Je les kidnappe et les envoie, bien des années plus tard, dans la salle d’attente d’un médecin célèbre, un guérisseur des âmes en déroute…
J’oblige Sonia et Treplev à se rencontrer, à se raconter, à raconter l’histoire que Tchekhov nous raconta. Chacun, au fond, donne sa version des faits…
Et puis, il y a l’histoire que j’ai envie de raconter, ce qui s’est passé après, ce qui n’est pas forcément racontable, ce que le temps a accompli.
Eric Durnez
Sonia et Treplev apparaissent, dans l'oeuvre de Tchekhov, dans des pièces différentes. Ce sont cependant des personnages jumeaux. Ils ont vécu dans l'espérance d'un amour impossible. Les élans de leurs jeunes coeurs les ont entraînés vers des rivages inabordables. A la fin de leurs histoires respectives, telles que racontées par Tchekhov, leurs rêves s'envolent, définitivement. La triste réalité les rattrape. Sonia se réfugie dans l'attente mortifère de l'autre monde, Treplev se donne la mort ... et se rate, imagine Eric Durnez.
Leur monde s'est englouti. Celui dans lequel ils vivaient disparaîtra d'ailleurs quelques années plus tard. Pour la Russie également, c'est la fin brutale d'une époque. Plus rien jamais ne sera comme avant. Cet anéantissement tant annoncé dans les pièces de Tchekhov aura bien lieu. Un monde disparaît, un autre naît. Dans la douleur.
Mais le temps, lui, continue à passer. Nos deux personnages restent bien vivants, ils ont traversé tous ces bouleversements et se retrouvent là, comme malgré eux. La vie continue, comme on dit. Il faut bien s'en débrouiller. Que reste-t-il une fois que l'on a fait le deuil de sa jeunesse ?
Devenir adulte c'est peut-être avoir conscience de son histoire, pouvoir enfin la raconter et retraverser les émotions bloquées. C'est à ce voyage que nous invite cette pièce. Sonia et Treplev se font un cadeau, peut-être le seul qui compte vraiment dans une vie : celui du récit, de la parole, sans rien en attendre d'autre que le partage des émotions profondes qui tissent chaque vie.
Jean-Luc Tartera