Jean-Pierre Jourdain. Dans quelles circonstances avez-vous écrit ce texte constitué d'un dialogue entre une femme et un homme, entrecoupé de refrains ? Sa facture, à la fois libre, ouverte, n'empêche pas les paroles de tendre un fil de plus en plus ténu entre les protagonistes, au point de les apparenter à des équilibristes pour lesquels on craint le faux-pas, qui ne pourrait être que fatal.
Pascal Rambert. Les circonstances sont totalement biographiques. Je n'ai pas d'imagination. Je n’aime que le réel. Je le dis depuis des années, on le prend
souvent comme une boutade, mais avec le temps chacun peut voir que c'est vrai tout simplement. Je sortais d'une expérience très dense, je venais de réaliser avec une équipe d'une
vingtaine de personnes Gilgamesh dans un champ de tournesols, pour le Festival d'Avignon. Le plein air c'est à la fois magique, terrifiant et au bout
du compte épuisant. J'étais à la fois heureux et vaincu. Kate, qui était dans la distribution américaine, a surgi, et le texte est né de cette rencontre. Il est sorti quasiment
d'un seul mouvement, ce Début de l'A. entendez le début de l'Amour. Instants où se mêlent l'euphorie et le doute.
Tout se condense, pas droit à l'erreur, tout va si vite que vous n'êtes plus que réflexe. Réflexe et confiance. Ce qui n'empêche pas la conscience de travailler et de pointer les
risques, les gouffres possibles, les chutes.
J’ai toujours aimé le "concept -album" de Gainsbourg L'Homme à la tête de chou. Cette forme me plaisait, c'est ainsi qu'entre ces dialogues, qui font
fi de toute distance, de toute réalité, et de tout réalisme psychologique, j'ai écrit des refrains pour lesquels je précise qu'ils doivent être "chantouillés" . Fredonner on sait,
on connaît, chantouiller cela doit s'inventer, c'est quelque part entre chant et chatouiller. Il est essentiel pour moi que les acteurs ne soient pas dans une attitude
"théâtrale", au sens de la profération ou du chant. Il existe une tonalité, habituelle et reconnaissable, de théâtre, dont je me tiens à distance. C'est pour moi un piège. Et puis
ce texte était une commande de France Culture donc écrit dans l'optique d'une diffusion radiophonique. Comme je craignais par-dessus tout que les acteurs s'en emparent en se
mettant à "jouer" et à "chanter" j'ai écrit pour qu'ils soient dans l'obligation de trouver une voix intime, personnelle, et qu'ils ne fassent aucun effort de phonation. Je garde
d'ailleurs cette option avec les comédiens d'aujourd'hui au Studio-Théâtre. Ils auront des micros. Parler fort peut aussi être comme un masque, une convention qui ne permet pas de
s'approcher du secret, du grain de la voix et aussi de la pensée qui est ici une tension vers l'Autre. C'est presque du bouche à bouche, du bouche à oreille. J'aime le réel comme
si c'était de la poésie. Je n'ai pas de goût pour la fiction. Je n'aime pas le faux, l'accessoire, le costume… je suis à la recherche de coefficients de réalité. Je suis sensible
à la force esthétique d'objets issus du réel. (…)
J-P J. Vous allez mettre en scène votre propre texte qui dévoile un moment de votre vie et tout cela dans la programmation de la Comédie-Française. Comment abordez-vous cette réalité ?
P.R. Évidemment ce n'est pas comme si je montais un texte de Molière ou de Marivaux quoique… Il s'agit ici d'une mise à nu pour laquelle je ne peux, ni ne veux,
faire de dramaturgie. Je sais ce qui se cache derrière chaque mot, c'est mon métier. Je sais aussi que sous des apparences de désinvolture, d'humour, de légèreté, le texte est
loin d'être aussi souriant, aimable et que certains moments agissent en profondeur sur l'auditeur ou le comédien, un peu comme dans certaines séances d'acupuncture où l'on peut
toucher des zones ultra-sensibles échappant à tout contrôle.
En ce qui concerne la Comédie-Française, comme je n'ai rien fait pour me retrouver là, j'ai reçu cette proposition avec joie, comme un cadeau et je me suis senti libre. Cela ne
venait pas couronner des intrigues ou des stratégies. De plus l'espace du Studio-Théâtre est parfait pour le type de travail que je veux conduire.
(…)
Entretien réalisé lors de la création du début de l’A. au Studio de la Comédie-Française, 2005