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Le metteur en scène

Le début de l’A. me trouble, parce que Pascal Rambert provoque le théâtre sur le terrain du réel.
Je crois qu’une fiction qui naît et se perd dans le réel jusqu’à ne plus permettre la distinction du vrai et du faux, déstructure notre lien à la réalité et peut-être notre rapport au théâtre. Le début de l’A. me donne le moyen de fouiller ailleurs dans la frontière, dans les rouages de la vraie-fausse ressemblance. Cet axe est essentiel dans mon travail.

Je ne veux pas oublier. Ni mes blessures, ni mes joies amoureuses.
Ni le manque, ni l’absence, ni la séparation.
Le Début de l’A. raconte la séparation.
Pascal Rambert éloigne ses personnages non seulement d’un point de vue géographique, mais aussi dans la forme dramatique, puisqu'il n'y a pas, ou rarement, de dialogues à proprement dit. La parole a un statut étrange, proche de la voix intérieure.
Même quand il y a dialogue, il est écrit que les amants ne sont pas ensemble. Ils échangent des pensées plus que des paroles.
Ils sont chacun, un, séparés. Remplis du manque de l'autre.
Séparer les amants est un formidable ressort dramatique pour raconter cette impossibilité de n’être qu’un.

L’écriture de la pièce est imagée et concrète à la fois. Elle déclenche des rêveries que notre imaginaire projette immédiatement dans une topographie du quotidien, mais loin du réalisme, car le rythme et le style de la pièce évoquent une histoire en technicolor, donnent l’illusion du réel.

Le sous-titre (chanson) est important, j’entends autant la musicalité d’une écriture qu’un univers plein d’une énergie vivifiante et actuelle, jamais grave.
La présence d’un musicien sur le plateau s’impose comme le filtre onirique de l’histoire. Sur scène, le musicien est le soutien ou l’initiateur des parties chantées. La bande son est conçue comme la musique d’un film qui traduit l’univers mental et environnemental des protagonistes : un univers sonore continu, abstrait et mouvant.
Dimoné s’est s’imprégné du texte pour y choisir des éléments, des passages, qui sonnent comme les refrains et les couplets de chansons dont il a écrit la musique.
Ces chansons ou leur ligne mélodique ponctuent la pièce. Toujours accompagnées à la guitare, chantées ou en " talk over ", elles empruntent les voix des deux amants ; celle du musicien est l’écho de leur pensée.

Je crois qu’il y existe des similitudes entre le rapport amoureux et ce qui se trame dans une aventure théâtrale, entre le plateau et le public.
Que deviendrait un spectacle vivant sans acteur ?
Que ressentirait le public ?
La sensation de manque ?
J'aimerais provoquer ça.
Envisager le début de l’A. Comme une relation amoureuse avec le public, où il manque un des amants.
Je crois que l'art de la séduction réside dans un savant mélange entre " montrer et cacher ".
Concevoir une scénographie où l’on ne verrait qu’un seul comédien, alors que les deux sont sur le plateau : l'espace scénique serait scindé en deux par un plan opaque vertical. A chaque extrémité de cet espace, un groupe de spectateurs, assis l’un face à l'autre sans pourtant pouvoir se voir. Chaque groupe aurait devant lui l’un des deux amants et " un mur de glace " en fond de scène.
Il faudrait que le public sente et désire le comédien/personnage et le public “ caché”, comme l’on est habité par le manque d’un amant...

Julien Bouffier