Par Frédéric Maragnani et Philippe Minyana
Le thème du Couloir, c’est la réinvention d’une forme du drame. Drame dont une des définitions qu’en donne le dictionnaire est : tragédie où l’on peut rire. Faire aujourd’hui la mise en scène du Couloir, c’est contribuer à cerner les contours de l’apparition d’un genre sur lequel travaille Philippe Minyana depuis plusieurs années, et dont la dénomination générique pourrait être, selon lui-même : « Les contes et légendes de l’humanité ».
Drames brefs 1, Drames brefs 2, La Maison des morts, Anne-Laure et les
fantômes, Habitations, Pièces, Anne-Marie, Suite 1,
Suite 2 et Suite 3, Le Village, Le Couloir :
douze pièces écrites entre 1995 et 2003, douze titres qui sont le fil poétique de l’invention d’une dramaturgie des intérieurs, des pièces de la maison comme lieux du chagrin et
de la perte de cet espace mental où se meuvent des humains, les hommes « sans dieu ». Les figures que présentent les drames de Philippe Minyana sont au bord du gouffre, leurs
mots sont des mots nécessaires, urgents, des mots de survie, des incantations. Le Couloir est une pièce où chaque individu de cette fratrie a perdu ou
perdra. Et je ne peux m’empêcher de voir dans l’exposition de cette perte comme un symptôme d’une société en perte (contrairement à l’idéologie dominante qui voudrait faire croire
que l’on « gagne »). Une petite société des « sans » : ils ont perdu la santé, les yeux, la raison, l’amour, comme un écho à la litanie que nous connaissons bien:
sans-papiers, sans-domicile fixe, sans-terre, sans-emploi, sans-ressources… Philippe Minyana répond au désastre de notre monde contemporain par l’articulation d’une parole
poétique, la persistance et la force d’un projet d’œuvre dramatique. Pour cela, il « fourbit ses armes » : écriture serrée et dense, didascalies ciselées, alternance des
paroles annexes (les échanges familiers) et de citations littéraires, « plans » rapprochés sur des visages et des figures, symptômes humains d’un état post-émotionnel (signes
de la dépression, de l’hystérie et de la mélancolie : se coucher au sol, s’endormir, sangloter, avoir la voix dans les larmes, vociférer, soupirer…).
La question que pose toute nouvelle œuvre dans le champ de la littérature, de l’art, est celle de son apparition publique. Il s’agit pour moi d’une parole théâtrale nouvelle, contemporaine, non-référencée : elle ne travaille pas à partir de schémas pré-déterminés ou de grilles de lecture historiques et littéraires. Philippe Minyana crée dans ses drames contemporains des figures qui tendent à l’universalité. Il y a une chance qu’elles deviennent les figures de référence de la littérature de demain. Pour ma part, je ne peux exercer un acte de mise en scène que dans cette optique (j’avais la même conviction en travaillant sur Ma Solange, comment t’écrire mon désastre, Alex Roux, de Noëlle Renaude, que je considère comme une œuvre majeure de la littérature d’aujourd’hui). Ce qui m’intéresse, c’est donc de contribuer à mettre en lumière les nouvelles mythologies et les figures universelles de notre temps, et tenter ainsi de produire de nouvelles références. Aujourd’hui, après près de dix ans d’écriture du cycle des drames, il est possible de construire un premier regard sur cette œuvre: son incandescence et sa densité nous arrivent de manière frontale et créent un univers théâtral direct, une sorte de théâtre à l’instant, dont il faut chercher à se saisir.
FrédéricMaragnani
Ce texte est extrait de la préface du Couloir de Philippe Minyana, aux éditions Théâtrales
Article de journal et mythologies personnelles.
À savoir : un accident de chasse et ses conséquences.
La chambre et ses habitants, comme autant de figures familières : la Femme alitée, les Pleureuses, le Jeune infirme, l’Homme coupable.
Drame ou tragédie, mais surtout un désir de théâtre : écrire pour un groupe d’acteurs :
alternance du chant et de la parole.
Encore une fois, souci de la partition.
Encore une fois, des références, pour moi, indispensables (la citation de deux emblèmes). Le Purgatoire, le Mystère laïc.
Et je pourrais ajouter, citation de la Miniature : dans le cadre, s’organise un dispositif dramatique ; la mission des figures étant de révéler des caractères
humains, des destinées exemplaires. Et du coup, ce théâtre de l’intimité revendique l’épopée.
L’Homme et sa faute, L’Homme et son devenir, L’Homme face aux processus inévitables.
Il s’agit moins de « traiter un sujet » que d’organiser, dans le théâtre, les « apparitions, les voix ». À l’intérieur de treize tableaux, se joue le « drame de la
vie », se résout une fable aussi évidente que l’est le fait divers.
Philippe Minyana