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La Pièce

Petouchok, un ingénieur d’une quarantaine d’années, célibataire et urbain, a hérité, à la suite du décès d’une grand-mère, d’une maison à la campagne. Il décide de réunir cinq amis, plus ou moins proches, pour un week-end dans cette maison qu’il découvre en même temps qu’eux. Les six protagonistes ont en commun de vivre seuls et d’avoir sensiblement le même âge (hormis une jeune femme de 26 ans). Petouchok rêve de faire de cette maison le lieu de rassemblement d’une communauté amicale et informelle, rempart durable contre la solitude de ses membres. Un vieil homme les y rejoindra à l’improviste, ancien amant de la grand-mère décédée. Avec la redécouverte des lettres qu’elle et lui échangèrent pendant de longues années, c’est le passé de chacun des invités du week-end qui sera convoqué.

Par certains motifs, on pense à Tchékhov, (la villégiature, l’oisiveté, un monde qui chancelle – ici l’Union Soviétique –, l’ironie). C’est avec les coups de hache abattant les cerisiers que s’achevait La Cerisaie. C’est avec les coups de hache que donne Petouchok pour ouvrir la maison dont il vient d’hériter que commence Le Cerceau. Comme si Petouchok rouvrait la Cerisaie, quatre-vingts ans après. Mais ce qui pourrait n’être qu’un jeu littéraire assez vain, au mieux un aimable pastiche, débouche au contraire sur le constat d’une impasse, sur la nécessité de réinventer cet héritage.

S’éloignant peu à peu de Tchekhov, la voix de Victor Slavkine devient alors absolument singulière, qui ose, dans l’apparente unité de temps, de lieu et d’action de son texte, une écriture jamais linéaire, faite d’échappées belles, de collage, de rupture de style. Un air d’opérette, un tour de magie ou un compte rendu de voyage viennent interrompre le cours de dialogues eux-mêmes apparemment décousus. Le passé n’a plus de valeur en lui-même, mais est réinventé au gré des jeux des protagonistes. Le théâtre est dans tous ses états : l’identité des uns et des autres se brouille, tout comme la situation qu’on pensait familière.

Le texte porte la marque de ses origines : les années 1980 en URSS. Le projet communautaire de Petouchok était alors sans doute compris comme une réponse sympathique et dérisoire au délitement en cours de la société soviétique. Mais c’est bien une question plus générale – celle de la contemporanéité – qu’il soulève. Être contemporains, c’est partager un même temps. Qu’advient-il dès lors que le passé est la seule dimension du temps que l’on parvienne à partager ? « J’ai compris une chose : il n’y a rien. Rien d’autre que ce qui existait avant. », dit Petouchok, au début de la pièce, à la femme qu’autrefois il a aimé. Et plutôt que de signifier que rien n’a changé, que leur amour a survécu à l’usure du temps, il nous dit là que ce n’est qu’en disparaissant que leur amour a trouvé sa réalité. Comme si n’était partageable que ce qui était perdu.

Mais la pièce ne se complaît pas dans l’exploration du sentiment nostalgique. Elle en met au contraire en lumière les dangers et se fait apologie du jeu et du théâtre comme conditions d’un temps partagé. « J’ai eu l’impression… J’ai pensé que… maintenant, justement, nous pourrions vivre tous ensemble dans cette maison. » Ce sont là les derniers mots de la pièce et ils offrent (au moins) deux interprétations : soit l’idée d’une vie commune dans cette maison n’est devenue désirable qu’à l’instant où il était clair pour tous qu’elle n’était plus possible, soit la pièce s’arrête là parce qu’enfin vivre ensemble dans cette maison est devenu possible. Comme si le théâtre avait eu pour fonction de mettre à nu le cheminement permettant d’en arriver là, ou mieux, comme si le théâtre avait été le moyen de cette communauté. Au moins, le temps de la représentation aura été un temps partagé.
C’est cette seconde hypothèse qui, à mon sens, justifie qu’on s’intéresse aujourd’hui au Cerceau.

Laurent Gutmann