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Rencontre avec Suzanne Lebeau et Gervais Gaudrault (Extraits)

Journal de la Maison des Arts de Thonon

Suzanne, comment vous est venu le désir d’écrire sur les enfants soldats ?

En janvier 2003, je voyais les enfants marcher dans les rues avec leurs parents, leurs grands-parents pour dire « Non » à la guerre en Iraq. Quelques semaines plus tard, la guerre était déclarée et elle arrivait tous les soirs à l’heure du dîner jusque dans la salle à manger. Je me suis demandée ce que les enfants pouvaient penser du monde des adultes et du monde…

J’étais dans ces réflexions quand j’ai vu un documentaire sur les enfants soldats. J’ai été terrorisée par les regards de ces enfants, terrorisée de les entendre renoncer à des rêves simples et légitimes... comme celui d’aller à l’école, qui semblait un idéal inatteignable. La situation de l’enfant soldat m’a semblé contenir en concentré tous les abus, toutes les exploitations, toutes les violences faites à l’enfance : abus sexuel, lavage de cerveau, esclavagisme, violences physiques et verbales de toutes sortes… froid, faim, humiliations, accoutumance à la drogue. L’enfant soldat se voit voler son enfance et son avenir. J’ai voulu vérifier si les enfants d’ici sont au courant de cette réalité. J’ai présenté le documentaire australien Enfants soldats à 13 classes d’enfants de 9 à 12 ans. Si les enseignants et moi avions été impressionnés par l’écoute des enfants, la discussion nous a laissés bouche bée. L’intérêt évident des enfants, leur compréhension des différentes situations et des enjeux contradictoires, la maturité de leurs réactions et de leurs commentaires nous ont laissés pantois. Pour lancer la discussion, je posais une seule question : est-ce que nous, les adultes, avons le droit de vous parler de ces réalités? Dans tous les groupes, sans exception, j’ai reçu la même réponse : non seulement vous avez le droit mais vous en avez le devoir. Les enfants faisaient d’euxmêmes le passage du droit à la responsabilité. Les questionnaires remplis ont confirmé la première impression : les enfants connaissent déjà le sujet, ils s’y intéressent et le silence sur le monde et ses infamies est plus lourd et plus malsain que la parole libre et la discussion ouverte. Ils m’ont dit que je devais écrire ce texte.
L’assurance que les enfants m’ont donnée n’a pas rendu le sujet plus facile à traiter et n’a pas dissipé mes doutes. Au contraire. Je fouillais une réalité que je refusais de regarder en face et qui m’obsédait aussitôt que j’essayais de la faire taire, avec en toile de fond la certitude de l’incroyable pouvoir du théâtre. L’évocation multiplie par mille la charge émotive et je suis toujours surprise de constater qu’une gifle sur scène est plus violente qu’une guerre en direct à la télévision.

Votre récit porte en lui la violence et l’humanité de ces enfants, leur détermination autant que leur désarroi. Quelles sources vous ont inspirée pour que le texte sonne si juste ?

Elles ont été nombreuses… je cherche toujours très loin en amont du sujet dans l’histoire, histoire du ou des pays que j’explore, histoire du ou des faits qui me passionnent. Avant d’écrire ce texte, je me promenais sur les cinq continents puisqu’il y a des enfants soldats sur les cinq continents. Je cherche les causes profondes des situations surtout quand elles sont aussi dépendantes des faits de société : la fin de la guerre froide et la mise sur le marché de centaines de milliers d’armes légères, les conflits interraciaux, les intérêts étrangers qui exacerbent les tensions locales. Pour écrire le texte Le bruit des os qui craquent, j’ai bénéficié d’une longue période d’immobilité forcée (une jambe cassée) qui m’a permis d’explorer toutes les ressources d’Internet : j’ai lu énormément de rapports officiels sur la situation des enfants soldats, ONU, UNESCO, GRIP (Groupe de recherche et d’intervention pour la paix), j’ai lu énormément sur l’Afrique et sa douloureuse histoire, les livres de Colette Braeckman, spécialiste de la République démocratique du Congo, et beaucoup d’autres qui racontaient les trois étapes du pillage en Afrique, le système colonial, les dictatures qui ont suivi et les compagnies étrangères aux intentions de profit rapide qui soutenaient des régimes aux mains sales… J'ai lu des témoignages d’enfants soldats ( La petite fille à la Kalachnikov de China Keitetsi), des fictions ( Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma et un autre titre du même auteur), les deux livres de Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais ( Dans le nu de la vie et Une saison de machettes), le témoignage des victimes et le témoignage des bourreaux, deux livres qui m’ont permis d’imaginer les contradictions immenses de celui qui est à la fois victime et bourreau. J’ai lu des contes et légendes de l’Afrique, quand j’ai choisi ce continent sans le dire explicitement. Des proverbes et des dictons. J’avais encore l’illusion de pouvoir dire toute l’horreur du phénomène en passant par la métaphore. Il y a un livre capital qui m’a beaucoup bouleversée et qui est sûrement à la base des questionnements qui surgissent du témoignage de l’infirmière sur les pouvoirs officiels et leur inefficacité à régler le problème : Salvar a los niños soldados de Gervasio Sanchez. Enfin, la dernière étape a été le voyage en République démocratique du Congo où j’ai rencontré deux ex-enfants soldats pour vérifier un des aspects les plus importants du texte, la possibilité d’une véritable résilience. ... Cette étape était pour moi absolument nécessaire. Je ne pouvais pas parler des enfants soldats sans imaginer une issue possible et l’issue possible devait absolument se faire dans un retour à une certaine normalité. Normalité du quotidien à l’écart de la guerre, normalité dans la définition des repères éthiques et moraux, normalité d’une vie à bâtir, un avenir… Il ne faut pas oublier que ce sont des enfants. J’avais besoin de sentir dans les mots et les rêves d’ex-enfants soldats qu’un après peut se dessiner après des années et des années d’abus sans nom. Oui, ces deux petits que j’ai rencontrés à Kinshasa m’ont rapidement convaincue. Ils savaient encore rêver, désirer, espérer… et travailler pour réaliser leurs rêves.

Et pourquoi, en plus des jeunes protagonistes, avoir créé un troisième personnage ?

J’ai imaginé un adulte pour créer la distance nécessaire pour le contexte et la compassion. Tout au long du texte, on suit les enfants Elikia et Joseph dans leur fugue dangereuse, ils sont dans l’action, en dialogue et voix intérieures. Ils n’ont pas l’espace imaginaire pour la distanciation. Le personnage d’adulte s’est imposé de lui-même, inévitable, et aussitôt la structure en alternance claire (les enfants dans la fuite et l’infirmière devant une commission à témoigner de ce qu’elle a vu, entendu, senti), j’ai pu écrire. L’infirmière qui recueille les enfants permet cette distanciation et mise en perspective. Ses réflexions, sa compréhension permettent le rétablissement du nécessaire lien de confiance entre adultes et enfants sans lequel j’étais devant un trou noir et un avenir improbable.

Gervais, quelle mise en scène avez-vous imaginée pour soutenir l’histoire sans l’étouffer, pour laisser aux mots leur pouvoir, pour passer de l’ignominie à la poésie ?

Je pars toujours du texte, de ce qui émane du texte, je n’essaie pas de trouver un système extérieur, artificiel. C’est l’espace sensible qui m’intéresse, celui qui me permettra de faire entendre le cri d’Elikia, avec justesse et économie. La mise en scène est une traduction de la structure dramatique où deux espaces-temps cohabitent : celui de la comparution de l’infirmière, au présent, et celui de la fuite des deux enfants, au passé. À jardin, une table, une chaise et l’univers sonore d’un micro me permettent d’évoquer le lieu où siège la commission. De cour à jardin sur le plateau, à mi-chemin et à mi-hauteur, entre deux écrans noirs, un corridor noir permettant de faire surgir de l’inconscient les deux enfants. Ils s’y dévoilent par fragments, sans pudeur, dans toute leur vulnérabilité et dans toute leur force. C’est la parole incarnée qui m’intéresse... la poésie du texte est dans son écriture, je n’ai pas à l’appuyer. Les acteurs font voyager les images en dedans d’eux et plus ils visualisent, plus nous pourrons les voir à notre tour. C’est une dramaturgie de la parole qui nécessite d’aller droit au but, sans faux-fuyants.
... Et puis, le théâtre ne peut-il pas se permettre de choquer ? Ne serions-nous même pas capables de voir ce que d’autres vivent de manière quotidienne ?