Passé de l’écriture
Il était une fois une dame qui avait appris à écrire pour écrire à sa fille. Autrefois. Il y a longtemps. Une dame pas très féminine en surface, sûrement pas masculine pourtant.
Une dame au fusil, une dame au galop, une dame lancée dans l’amour, une dame combattante, une courageuse, rude.
Elle écrivait pour la postérité. Pour que sa fille absente, élevée ailleurs, puisse un jour la lire et la découvrir. Elle écrivait pour jeter un pont au-dessus de tant d’absurde
distance. Elle écrivait en bousculant les mots.
Elle espérait que sa fille puisse un jour lire ses lettres. Elle écrivait et gardait dans sa sacoche son papier noirci de tendresse, de douceur, d’humour et de douleur.
Elle s’appelait Jane, dite Calamité.
J’ai commencé à écrire le Bonheur du Vent, parce que l’histoire de Jane m’a touchée et captivée, parce que sa façon d’écrire « non littéraire »
m’a touchée et captivée. Et je me suis sentie une connivence tendre avec cette femme qui n’avait pas réussi à faire tenir dans sa seule vie tous ses désirs d’amour, de maternité
et de liberté.
Je me suis passionnée aussi pour l’époque à laquelle elle a vécu. Epoque charnière pour le combat féministe. Epoque charnière pour la construction des Etats-Unis. Epoque d’où
notre monde occidental est issu.
Sous le folklore du western et sous la poussière de l’Histoire, j’ai vu quelqu’une. Une combattante dans un monde brutal dominé par la loi des colts et de l’argent.
Et dans le déchirement soulageant ou dans le soulagement déchirant qu’elle s’impose en donnant son enfant, j’ai vu le grincement parfois joyeux, parfois douloureux, de toutes ces
occidentales libres, autonomes, amantes et mères qui courent.
Puis je me suis plu à imaginer d’autres personnes proches de Jane. Des vies bousculées par ses choix. Des vies la bousculant. C’est ainsi que la pièce s’est peu à peu construite
autour de la vie de trois femmes.
Celle de la mère qui abandonne.
Celle de la mère qui adopte.
Celle de l’enfant.
Trois places.
Et autour de ces mères et de cette enfant, les hommes ont aussi pris leurs places.
De ce cheminement vient la composition de la pièce : trois actes, chacun centré sur une des femmes, six personnages présents et des absences cruelles. Une histoire d’hommes et de femmes désirant exister, vaille que vaille, avec et malgré la société… la figure que leur impose cette société.
Ainsi le Bonheur du Vent est une pièce écrite sous un masque historique mais qui me semble poser très profondément quelques questions non
anodines :
D’où venons-nous toutes et tous ?
Dans quel monde vivons-nous ?
Quelle société s’est construite au fil du temps ?
Et, dans ce grand jeu du masculin, du féminin, de l’amour et du pouvoir, qui sommes-nous ?
Futur de la mise en scène
Je souhaite inscrire le jeu, les présences dans un espace vide. Vide comme les grands espaces. Vide comme une maison pauvre. Une cabane.
Je ne veux surtout pas donner une version scénique du folklore western, ni même en proposer une critique ou une rénovation.
Le propos est ailleurs : gros plans sur les personnes ; sur leurs gestes, les gestes surgis, les gestes empruntés.
Pendant cette histoire, ça galope, ça attaque, ça abat de l’homme… Normal pour l’époque ! ! ! Mais ce qui se passe en scène est juste après, avant, à côté.
Je voudrais que l’action soit de se taire ou de parler. Que le combat soit dans les regards, la rage dans les sourires et dans les frôlements.
Je voudrais que les cris retenus osent se dévoiler en un galop de mots.
Et l’humour en cactus !
Il n’est pas impossible que le son, (que les spectateurs et les personnages entendent ensemble), fasse affleurer le monde extérieur. Mais sur scène, dans le plus grand dépouillement, nous chercherons à donner les traces extérieures des mondes intérieurs.
Catherine Anne