Il y a douze ans, j’ai mis en scène « L’Augmentation ». Mon premier spectacle. Je souris. Entre le béatement et le bêtement. Sourire de l’heureuse qui retrouve un ami jamais
perdu. Je reprends les mots croisés, je réapprends le jeu de go . Me perds à nouveau dans les pièces de la vie mode d’emploi.
« L’Augmentation » est restée en place empoussiérée de la couverture dans la bibliothèque. À l’intérieur, le plaisir, le rire, la jubilation sont intacts. Je ne me souvenais
plus de rien. Tentais. Voulais savoir comment plus de dix ans après continuait de résonner en moi, le conflit social, l’inégalité. Je n’ai pas vieilli. Tant mieux. Même combat
qu’à vingt-cinq ans ! Jamais cessé d’y penser à cette attente. Au besoin d’être entendu par celui (lequel ?) qui est au-dessus, nous manipule. À la dépendance. À nous
fourmis dans le grand tout. Y pense même de plus en plus. Au travail, à l’entreprise, au consortium qui brise.
« L’Augmentation » est restée une nécessité. Voulais aussi, avec quelque maturité de plateau, voir quelle utilisation je faisais à présent de cette écriture dans l’espace
scénique, autrement appréhendée.
Alors « refaire » une partie d’«Augmentation». Même trépignement de joueuse. Jouer à nouveau à un jeu qu’on connaît par coeur. Mais toujours ignorer le déroulement et l’issue
de la partie. Et refaire le jeu avec un ami cher qu’on avait perdu. De vue seulement. Refaire «l’Augmentation» avec deux comédiens proches. S’amuser ensemble.
Pour obtenir une augmentation (de salaire), il y a un chemin à parcourir. Long couloir percé de trous. Il faut que : la secrétaire du chef de service soit là, qu’elle soit de
bonne humeur, que le chef de service soit là ; qu’il entende quand on frappe, qu’il dise d’entrer, que proposant ou non un siège, il écoute, qu’il se laisse convaincre,
qu’il concède l’augmentation. Du moins qu’il en parle à son chef de service.
Plaisir infini de la langue. Perec joue avec les mots, avec les rythmes. De mademoiselle Yolande à madame Yolande et l’auteur nous a déjà fait vieillir de dix ans. Langage de
joueur malicieux.
Perec a placé six pions sur son échiquier. Des figures de rhétorique, des formes grammaticales. Des hommes-langages. De 1 à 6. Ici ils sont 2 ; de A à B. L’homme et la
femme comme à la création. Sauf que ce n’est pas le paradis terrestre. L’affranchissement serpentaire c’est l’augmentation de salaire. Sortir du Grand Consortium en y étant
reconnu. Trouver sa place dans la bureaucratie. Exister. Un homme et une femme collègues de bureau, solidaires parfois, adversaires parfois. Endossant tour à tour le rôle du
patron sourd ou compatissant, tortionnaire moral absent, le rôle de l’employé remontéabattu, vainqueur de quelques instants, vaincu de longue date. Finalement miséreux misérable.
Entre cafard de la Métamorphose kafkaïenne et têtard du Brazil Gilliaméen, répétant inlassablement les mêmes gestes. Les mêmes mots. Penser aussi à Fritz Lang et Kubrick. À Super
Man perçant le ciel, à Spider Man naviguant entre les buildings, aux Comics, à Mission Impossible, aux longs couloirs vides de Matrix.
Scène et salle ne sont plus qu’un couloir. De moquette grise dans laquelle s’enfonce la confiance en l’individu, aux murs blanc sale où s’écrasent les derniers espoirs, à
l’éclairage froid qui ne fait pas de cadeau au temps. Une fontaine à eau. Contre le mur du fond. Celui recouvert d’une forêt en automne. Mur à côté duquel on respire, on oublie le
gris et on essaye d’échapper aux caméras de surveillance. Celles qui renvoient démultipliés sur des écrans les sentiments qu’on essayait de dissimuler. Homme et femme sont gris.
De la couleur de la pâte à modeler quand on a mélangé toutes les couleurs. Magma opaque et terne. Mais encore chaud. Ils fondent au rythme de leur déception.
Anne-Laure Liégeois