J’ai été choqué et bouleversé par la guerre en ex-Yougoslavie. Il ne s’agissait pas d’affrontements ou d’attentats récurrents comme en Irlande du Nord ou au pays basque, auxquels nous sommes malheureusement habitués. Il ne s’agissait pas de boucheries lointaines, mettant en prise des cultures dont j’ignorais (et ignore encore) les tenants et les aboutissants comme au Cambodge ou au Rwanda. Il ne s’agissait pas de conflits spectacles comme l’opération « Tempête du Désert » contre l’Irak présentée à la manière des jeux vidéo. Il ne s’agissait pas non plus de ces guerres permanentes dont la permanence nous fait croire qu’elles sont inévitables comme en Palestine ou en Afghanistan. Il s’agissait d’une lutte à mort, inhumaine, barbare, entre voisins (géographiques et culturels) au cœur même de l’Europe et dont la ville symbole, Sarajevo, avait été capitale olympique, c’est-à-dire le lieu de célébration de l’amitié des peuples. Choqué et bouleversé, oui, profondément. De même que nombre de mes amis, je pouvais entrevoir des raisons à la haine entre les parties, sans pour autant admettre le passage à l’acte, mais l’attitude passive et les atermoiements de la communauté européenne, et en particulier de la France, me paraissaient scandaleux, stupides, révoltants. Ils ne servaient, pensais-je, qu’à mettre de l’huile sur le feu tant ils se révélaient à l’opposé des déclarations prônant les sacro-saintes valeurs de liberté-égalité-fraternité. Plus les articles de Rémy Ourdan dans Le Monde lançaient des cris d’alarmes, plus les dessins de Pessin dénonçaient l’immobilisme, plus l’ONU s’enfermait dans la frilosité.
Venu du Théâtre du Radeau, un mouvement de soutien à la Bosnie se répandait dans le milieu théâtral où il était question entre autre de jouer en lever de rideaux des pièces courtes qui sensibiliseraient l’opinion publique. Vaste programme, utopie du théâtre, écrivons des pièces courtes, nous sommes-nous dit. Nous, c’est-à-dire le groupe KAA : Christine Koechlin, Noureddine Ali Yahia et moi-même. Ainsi sont nées Les Villes Enterrées, ensemble de neuf pièces dont certaines furent représentées aux Rencontres de la Cartoucherie à Vincennes. Le sujet de L’anniversaire date de cette époque. Convaincu qu’il nécessitait le projet d’une pièce en soi, je m’y attelai. Je ne savais pas que « j’en prenais » pour 7 ans et plus de vingt versions.
Je fais partie d’une génération à laquelle on a inculqué des valeurs humanistes et la croyance en la notion de progrès dans toutes les directions, de la science au social, de la culture au mixeur auto-nettoyant, génération dont l’avant-garde avait, de fait, affiché les idées lors des barricades de mai 68. On nous a averti, bien sûr, on nous a dit que tout n’était pas tout-beau-tout-gentil. Et pourtant nous nous apercevons, la quarantaine passée, et seulement à ce moment-là, qu’entre le dire et la réalité il y a un gouffre où sombrent les utopies et les valeurs qui pourtant nous font tenir. La pilule est rude à avaler. Même si cela ne nous empêche pas de poursuivre l’illusion en croyant trouver la solution et en annonçant : mieux vaut en rire. Ce misfit me paraît caractéristique de notre société et souvent la cause du désenchantement. La fausse réalité véhiculée par les média d’aujourd’hui accentue le phénomène où « Loisirs et distractions » deviennent des mots d’ordre. Je ne pouvais faire autrement que d’exorciser, de dénoncer, d’interroger, à ma manière. Et aussi d’en rire.
Bruno Allain