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Entretien

ENTRETIEN AVEC PIERRE MAILLET

Qu’est-ce qui vous a poussé, un an après avoir mis en scène et interprété Automne et hiver, à vouloir continuer à travailler sur l’oeuvre de Lars Norén et à choisir ce texte ?

Pierre Maillet : « C’est une chose qui est assez récurrente dans les différents spectacles des Lucioles que de vouloir monter plusieurs textes d’un auteur avec qui l’on sent une affinité forte. Que ce soit avec Copi, Fassbinder, Leslie Kaplan ou Handke, nous sommes sensibles au fait d’embrasser l’univers d’un artiste, et que le public partage ce chemin. Avec Lars Norén c’est donc la même chose. Après Automne et hiver, nous avons eu envie, Mélanie Leray et moi, de creuser ce rapport au plateau, au public. Malgré la complexité de ses sujets et un “à priori” psychologique et hystérique dont il souffre malheureusement en France, Lars Norén est un auteur extrêmement accessible pour le public et jubilatoire pour les acteurs et les metteurs en scène. C’est la recherche d’une justesse permanente qui est au coeur du travail, sans tomber dans les écueils de l’Actors Studio par exemple. Au fond, le théâtre de Norén est un théâtre pudique. Ce qui compte n’est pas ce que l’on voit, ou que l’on croit incarner ; il faut toujours aller gratter le vernis pour révéler ce qu’il y a dessous. C’est un théâtre rempli de fausses pistes, qui questionne le regard envers l’autre. Une quête de l’essentiel.

Le sujet de La Veillée, texte de quatre années antérieur à Automne et hiver, présente de forts points communs avec celui-ci : il met en scène deux frères (et non plus deux soeurs) réunis en un huis clos (pour une veillée funèbre)... Qu’est ce qui selon vous relie, mais aussi différencie ces deux pièces ?

Pierre Maillet : « Norén est un auteur très prolifique, on pourrait dire obsessionnel. Automne... et La Veillée correspondent à une période d’écriture très “autobiographique”, qui comprend des pièces à quatre personnages, où l’action se déroule “en temps réel”, le plus souvent aussi dans des unités de lieu. Ce sont des histoires de famille, ou de couples. Ainsi, toutes les pièces de cette époque (les années 1980) sont la plupart du temps des huis clos. Elles ont donc forcément des points communs, comme la schizophrénie, l’alcool, l’inceste (consommé ou non), la psychanalyse...Ce qui est passionnant dans les cas d’Automne... et La Veillée, c’est la continuité qu’elles offrent, et le fait qu’à elles deux, elles concentrent l’essentiel des thématiques noréniennes de cette époque : la famille et les problèmes de couple. Sans être directement la suite d’Automne... – où un repas réunissant des parents et leurs deux filles –, La Veillée commence le soir de la crémation de la mère; le père est déjà mort depuis longtemps, et ce soir-là, les enfants (deux frères) se retrouvent définitivement sans les parents, seuls, avec leur passé plus ou moins enfoui, et les problèmes qu’ils ont l’un et l’autre avec leurs épouses respectives ne sont pas sans rapport avec leur enfance. Ce n’est heureusement pas si simple que ça ; mais il est vrai que nous avons vraiment pensé ces deux spectacles comme un diptyque. En comparaison avec l’universalité du sujet d’Automne, La Veillée est plus âpre, grinçant, sombre ; mais aussi plus fou. Les deux se complètent véritablement bien.

De même, qu’est-ce qui relie et différencie le traitement scénique que vous proposez de ces deux textes ? De manière générale, quelle est selon vous la meilleure manière de mettre en scène le théâtre de Norén ?

Pierre Maillet : « Ce qui est passionnant dans le théâtre de Norén, c’est, paradoxalement, son extrême exigence et sa grande liberté. Notamment dans la différence qu’il fait entre le texte de la pièce, qu’il considère comme un “objet littéraire”, et le moment où il le met en scène. Il explique lui-même qu’il n’hésite pas à couper, changer le texte avec les acteurs et modifier par exemple le cours de la pièce en répétitions. C’est donc un véritable choix de mise en scène qui s’opère déjà au niveau du texte, de la durée du spectacle et, encore une fois, de la justesse. Les pièces de Norén ont toutes un suspense psychologique. Le rythme et la musicalité du spectacle sont primordiales. On ne doit jamais laisser retomber l’attention du spectateur et donc, sans faire de mauvais jeu de mots, la “tension” indispensable à la qualité de la pièce. Ce sont de vraies partitions musicales. En ce qui concerne le traitement scénique, je dirais qu’autant Automne et hiver était un espace blanc, pur, propre, à l’image de la mère et de la façade lumineuse de la famille sans problèmes, autant La Veillée est noir, reflétant l’espace de John, l’un des deux frères, psychanalyste, adepte d’objets de collections, de Rembrandt et de costumes italiens. On peut dire que La Veillée est le négatif d’Automne et hiver, mais les deux, dans leurs oppositions, restent des espaces d’enfermement.

Au sujet de l’oeuvre de Norén, vous évoquiez dans un entretien l’idée de « tendresse », qui éloigne son théâtre de tout voyeurisme, le préserve du cynisme : qu’est-ce qui, à vos yeux, fait le prix du théâtre de Norén, et explique peut-être son succès ?

Pierre Maillet : « Il est très, très rare de trouver un auteur qui traite du quotidien sans tomber dans le banal, la pauvreté de la langue, ou à l’inverse dans une “forme” théâtrale trop éloignée de la vie. Chez Norén, encore une fois, la “justesse” est au centre. Le phénomène d’identification est immédiat, mais son réalisme est écrit, vécu. C’est du théâtre. Tout le temps. Pas un ersatz de cinéma ou de télé-réalité. Quant à la tendresse, je pense sincèrement que c’est elle qui sous-tend toutes les crises, les terreurs, les paniques, les drames qui animent tous ces personnages. Je pense que ces histoires ne se vivraient pas de cette façon si ces gens-là ne s’aimaient pas. C’est peut-être ça qui fait aussi la beauté du théâtre de Norén : en ne s’épargnant rien à lui-même, il est à l’endroit juste pour pouvoir parler des autres. Sans haine. »

Propos recueillis par David Sanson