Les pièces de Lars Norén se suivent, procédant par légers décalages et présentant souvent, en apparence, des conflits identiques sous des éclairages un peu différents. Tout est à la fois indispensable et inéluctable et l’on atteint une sorte de « temps réel » mais d’un niveau supérieur, d’une intensité jamais relâchée, où chaque mot compte, apportant sa nuance et sa blessure. Ou alors, on pourrait dire que pour Lars Norén le temps n’existe pas.
« La Veillée » est un spectacle à installer partout qui s’inscrit dans la continuité de « Automne et Hiver » également de Lars Norén, spectacle créé en octobre 2004 à Hédé et qui continue à tourner tout au long de la saison 2006 / 2007.
« Pour que les gens se rencontrent sans barrières – de générations, de classes ou de cultures -, pour qu’ils remplissent leur vide avec du sens et fassent qu’on se regarde
soi-même ainsi que les autres. Il y a une gravité et un potentiel entre nous tous qui doit être utilisé. Ainsi nous pouvons aller plus loin, voir plus clair et comprendre plus
profondément que si nous continuions notre chemin normal.
Ce que nous voulons faire n’existe pas encore. C’est quelque chose qui doit être créé.
La seule chose que nous savons est que nous avons à oser explorer le monde hors théâtre et hors scènes théâtrales. Nous devons aller dans les prisons, dans les égouts, dans les endroits de réadaptation des victimes de tortures, dans les camps de réfugiés, dans les écoles et les maisons de retraite. Nous devons les adresser à ceux auxquels nous voulons parler directement – la seule chose ayant un sens est d’aller en face de notre camarade.
Le Riks Drama a pour vocation d’offrir la possibilité d’une démocratie plus profonde à travers la culture et les réseaux qu’il génère et nous nous efforçons de travailler comme un fer de lance à la fois artistique et culturellement politique ».
Lars Norén, Lennart Hjulström et Ulrika Josephsson
Extrait du texte d’ouverture de la saison 2003 du Riks Drama
Pièce subversive où les âmes se libèrent de toutes pudeurs, La Veillée réunit deux frères dont la mère vient de mourir. Très éprouvé, John, psychanalyste de profession, apprend une bien mauvaise nouvelle de retour à son domicile. Charlotte, son infatigable épouse, a eu l'impudence d'inviter son frère Alan - qu'il déteste - et sa femme - qu'il déteste moins… - à dormir sans son consentement afin "soi-disant" de leur éviter un pénible voyage nocturne. L'affaire tourne vite au vinaigre, leur couple battant déjà sérieusement de l'aile…
La Veillée traite de l'incommensurable distance qui sépare et rapproche deux frères l'un de l'autre, les éloigne de leurs épouses respectives.
Lars Norén brosse le portrait de deux hommes empêtrés dans les liens filiaux, vivant tous deux une incapacité physique, quand elle n'est pas morale, à garder épouse et enfants auprès d'eux. En somme, la totale déliquescence de deux noyaux familiaux qui n'ont jamais réellement constitué une famille. L'impossible union, l'éternel combat entre ce qui devrait être et ce qui est, l'incapacité notable à créer, étouffés par le poids d'une histoire familiale pesante.
A demi-conscients, saouls et anéantis par la fatigue, les personnages de Lars Norén délivrent leurs pensées les plus intimes, les plus douloureuses, de celles qui participent de la lente descente de cette veillée qui ne semble avoir de fin que dans l'alcool et ses débordements, dans sa dimension épique si j'ose dire.
"Evidemment les vies demandent l'évidement" écrira l'auteur Gherasim Luca. Sous-tendu tout au long de la pièce, c'est dans ce lent évidement de la personnalité, dans le démantèlement des affects, que Norén se plongera à nouveau quatre ans plus tard dans Automne Hiver.
Les personnages ne sortent jamais vraiment de scène, agissent dans l'ombre, existent par le son, palpable dans toutes leurs actions hors champ, à l'affût qu'ils sont du moindre micro-événement. Et la folie d'apparaître sans crier gare et de maintenir le tout en constante sustentation.
L'aisance avec laquelle Lars Norén dépeint hystérie collective, dégénérescence des classes - thème cher à l'auteur - dépendance psychologique dans le couple s'avère proprement déconcertante. Semblable au geste du peintre, son écriture acerbe et sans concession enlise situations et personnages dans une aporie collective, toile incandescente qui conduit les personnages droit dans le mur. Norén s'autorise les plus improbables dérapages du langage, puisant sa matière dans un puits littéralement sans fond.
Celui qui passe au scalpel les sentiments de la nature humaine sonde extrémités et limites, se joue des névroses dans une relecture trash et outrancière de Freud et concocte des dialogues cruels et incongrus à la mesure de son prestigieux compatriote Ingmar Bergman, chez qui le drame survient progressivement, alors qu'ici, son action demeure de l'ordre de l'épidermique, de l'insaisissable, ruinant tout sur son passage.
D’après un texte de Philippe Beer-Gabel (avril 2002)