« Nul n’est en soi, hormis les anges », note malicieusement Bernard Noël dans La Chute des Temps, invite implicite faite au dramaturge à
s’exprimer en autrui, puisqu’il n’est pas réellement l’autre – pas plus qu’irréellement un ange – mais le parleur des muets et des morts, rêveur d’hypothétiques
« en-soi », adoptant tour à tour, et devant tous, le point de vue singulier de chacun.
«Comme c’est étrange, fait dire Virginia Woolf à l’un de ses personnages, la façon dont les morts se jettent sur nous au coin des rues, ou dans les rêves ! » À tout bout de
champ. Les morts ne nous accompagnent pas tant qu’ils nous habitent. Nous cherchons un mot, nous trouvons un visage. Nous nous interrogeons, une oeuvre nous répond. Les morts nous
parlent, non qu’ils s’adressent à nous, mais ils se disent en nous, ils ne laissent aucun vide, ils ne nous manquent pas : nous en sommes envahis.
Je n’ai jamais pu me déprendre de l’idée que le théâtre n’est au fond qu’une entreprise de publication de ces voix mortes dont tout un chacun est criblé. De réincarnation. La
fascination de nombre d’écrivains – même rigoureusement athées – pour les anges, me semble l’expression d’une reconnaissance de ces voix plus intériorisées qu’intérieures, de ce
capharnaüm de voix qui compose pour une part la subjectivité de l’écrivain. L’invention théâtrale dote les anges de masques, mixe les voix, brouille les cartes. Nul n’écrit sans
doute sous la dictée, mais chaque phrase écrite éveille un mort, et la phrase suivante est déjà comme une prise de notes sur la figure qui la hante.
Mais l’écrivain peut décider de nommer, tout à coup. De convoquer les morts à une manière de colloque, de se poser en régulateur d’un débat d’outre-tombe, de distribuer ses voix,
d’ordonner le chahut angélique.
Bernard-Marie Koltès, Jean-Michel Basquiat, Chet Baker, mon profond respect pour ces trois personnes et l’amour de leurs oeuvres m’ont incité à commettre le geste singulier de les
inviter à la scène pour une rencontre apocryphe (ils ne se sont de fait jamais rencontrés), et post-mortem. Le titre d’un dessin d’Antonin Artaud (« La Révolte des anges
sortis des limbes ») représentant trois cercueils ouverts et habités, outre qu’il a fourni le titre du poème dramatique, a grandement nourri les
songeries qui présidèrent à sa composition.
Enzo Cormann