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Entretien avec Laurence Calame

Propos recueillis par Eva Cousido

C’est avec l’histoire poignante d’un homme qui a tué que Laurence Calame revient au Poche, accompagnée de ses fidèles acolytes, le comédien Jacques Michel et le scénographe Peter Wilkinson.

Au début de la saison, pour les Cahiers du Poche, vous disiez de La Puissance des mouches :« Le livre m'est resté dans le cœur comme un kyste. Il faut que j'aille voir ». C'est fort, ce sentiment, face à une écriture. Maintenant que vous êtes en train d'aller voir, que trouvez-vous?

J'avance dans ce travail avec précaution, et pour citer le texte, comme si le sol était jonché de mines. J'essaie pour l'instant d'oublier qui je suis, pour me concentrer sur l'univers de cette écriture d'apparence si légère, et qui se révèle très dense, explosive, pleine d'échos. Lydie Salvayre, qui est aussi psychiatre, connaît évidemment très bien les mécanismes de "l'âme", les ressorts de l'affectif, les traumatismes de l'enfance et toute la panoplie psychiatrique qui peut raconter l'histoire d'un criminel. Mais derrière ce savoir, il y a l'inexplicable, la poésie de l'être et de l'écriture. Et ça, le travail rationnel ne me le révèle pas. Il faut être à l'écoute de l'acteur, le regarder se troubler parfois, saisir instinctivement un geste ou une image qui me serre le cœur, je ne sais pas trop pourquoi.
Cet homme mal-aimé et mal aimant, qui tout au long de son récit ne livre jamais son nom bien qu'il me confie ses pensées les plus intimes, devient mon ami, mon parent, moi-même. Il me questionne: "Que faire ? Crier au secours !au secours ! Là, dans la rue, à pleins poumons, pour qu'un regard enfin me dévisage ?" Alors, pendant quelques semaines, je regarde son visage de tout près, oubliant la distance réglementaire que nous impose la bonne conduite. Parfois il me fait peur, ou rire. Certains jours il pue, et plus tard je le trouve séduisant. Voilà, j'en suis là.

Qu'est-ce qui vous a fait choisir La Puissance des mouches ? Un mot, une phrase, l'atmosphère ou l’histoire qui est racontée?
Et de manière générale, qu’est-ce qui vous fait choisir un texte ? Car passer de Rabelais à Salvayre, ce n'est pas rien.

Je ne choisis heureusement jamais seule les textes que je mets en scène. En général, je lance une idée que je pense être susceptible d'intéresser des acteurs avec qui je souhaite travailler, et des directeurs de théâtre ou d'autres autorités en mesure de concrétiser un projet. Mon choix conscient est donc dicté par les impératifs d'un choix collectif. Le Théâtre du Loup, par exemple, qui voulait un spectacle tout public, et mon désir de poursuivre mon travail avec certains acteurs ont déterminé le choix de Rabelais et influencé de manière directe l'adaptation de Gargantua. Mais au-delà de ces réalités variables, je m'aperçois ensuite qu'il y a, dans les textes qui m'accrochent, des thèmes récurrents et des écritures par certains aspects comparables. À travers des textes aussi différents que Stella de Goethe, Le Professionnel de Kovacevic, ou récemment les Edouard II de Marlowe et de Brecht, que j’ai travaillés avec les élèves de la Manufacture, je me trouve souvent confrontée aux mêmes questions : la mémoire et la quête du passé qui vont de pair avec celle de l'identité, la transgression de l'ordre social, l'oppression et l'impuissance qui conduit à la violence, la trahison. Et puis, je crois que dans la facture d'un texte, j'ai besoin de trouver de l'humour et une certaine cruauté qui n'exclut pas la tendresse.

Vous intéressez-vous au monde de la prison, de l’enfermement physique et psychique ?

Pour mieux comprendre La Puissance des mouches, j'ai un peu approché le monde carcéral, mais je ne crois pas que ce soit un thème essentiel à ce texte. L'enfermement est une sorte d'hypothèse qui fait naître la parole. C'est parce qu'il est physiquement enfermé, dans l'impossibilité de se projeter dans l'avenir ou "de pouvoir vivre décemment le présent", que le prisonnier voit resurgir ses souvenirs et qu'il éprouve le besoin de les dire. Dans la première période en maison d'arrêt, celle qui précède le procès, son incarcération va lui permettre une sorte de libération psychique. Si seulement cela pouvait être vrai…! C'est à mon sens bien plus une construction littéraire qu'une étude sur les prisons.

On a effectivement le sentiment que le personnage du roman est un homme qui n'a pas su se révolter suffisamment tôt, qui n’a pas mis de distance entre lui et sa famille, qu’il porte une histoire qui n’est pas la sienne – mais celle de ses parents- et que face à tout ça il ne trouve que le moyen de tuer, pour enfin se libérer et parler. Est-ce qu’on peut dire que sa liberté passe par la prise de parole et que c’est justement ça qui rend ce texte théâtral ? Comment envisagez-vous ce personnage? Que voulez-vous souligner chez lui et dans votre travail avec Jacques Michel?

Il est encore tôt pour savoir ce qui finalement prendra vie sur le plateau. C'est pour l'instant cette prise de parole par un homme modeste comme un acte créatif qui m'intéresse. Le guide d'un petit musée provincial, qui dispensait quotidiennement des mots appris et répétés, commence à parler de lui-même; et il prend soin de son discours, il travaille son langage et en jouit. Avec Jacques Michel, nous essayons de nous concentrer sur cette parole qui deviendra, je crois, l'action même du spectacle.

Le théâtre, c’est une mise en espace. Or ce qui frappe, dans La Puissance des mouches, c’est que l’espace est intérieur, qu’il se dessine uniquement par les mots et les souvenirs du personnage. Comment travaillez-vous avec Peter Wilkinson ?

Peter Wilkinson et moi avançons vraiment côte à côte dans un projet. Nous nous imprégnons ensemble des composantes d'un texte, par exemple nous avons commencé par visiter le musée de Port Royal (comme nous avions visité Belgrade pour Le Professionnel), nous nous faisons part de toutes nos recherches ou découvertes, même les plus modestes (sur Blaise Pascal et les jansénistes, les réfugiés de la guerre d'Espagne, ou sur notre propre histoire) nous jouons à nous envoyer mutuellement toutes sortes d'idées, sans préjugés, bonnes ou bêtes. J'ai suffisamment confiance dans son jugement pour ne pas craindre de me tromper, et je crois que c'est réciproque. Alors les choses s'élaborent petit à petit grâce au regard de l'autre.