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Entretien avec Rosa Gasquet, metteur en scène de la pièce

Pourquoi avoir choisi de monter « The Fire Next Time » de James Baldwin ?

C’est une parole très forte, qui provient d’un endroit particulier de la société américaine, ce que Baldwin appelle « l’expérience noire », en partie liée à celle du « ghetto ». On croit avoir déjà tout lu et tout vu à ce sujet, il y a même une mythologie liée aux jeunes noirs des quartiers populaires, mais Baldwin nous emmène beaucoup plus profond, dans des nappes souterraines et son texte oeuvre comme une série de « révélations ». La qualité de la langue de Baldwin, sa lucidité absolue, sa finesse, son lyrisme parfois donne au destin de cette communauté d’hommes et de femmes relégués dans les zones les plus sombres de la société américaine, la valeur d’une odyssée ; une expérience amère, âpre, violente parfois mais dont nous avons beaucoup à apprendre. Baldwin analyse au scalpel les fondements de la société américaine, donc d’une partie de la société occidentale. C’est en cela qu’il nous est particulièrement utile. Même si le texte a été écrit dans « les années de feu » où l’on pouvait croiser Luther King, Malcolm X et les Black Muslims, je pense qu’il trouve une vraie résonance aujourd’hui. Il faut parfois remonter à la source des questions urbaines, raciales, religieuses pour les analyser sous un nouvel angle.
Ce qui est encore très beau et très rare dans La prochaine fois, le feu, c’est que la poésie et la pensée critique y sont intimement liées. Car l’analyse, chez Baldwin, n’est jamais séparée du vécu et la conscience de l’expérience. Cela confère à son propos une exceptionnelle autorité. James Baldwin a une vraie réflexion sur les tentations de la violence, la montée des radicalismes dont certains passent par le religieux, le sentiment d’oppression, en quelque sorte sur « les raisons de la colère » et il est utile, me semble t-il, de l’écouter.
Enfin, ce texte m’a également séduite par son exceptionnelle musicalité. La langue de Baldwin est l’héritière de la tradition des prêches, des grands discours des orateurs noirs, comme du parlé cinglant des rues.
C’est une langue incandescente qui appelle la rétrocession sur scène.

Côté mise en scène la musique « live » est une composante importante dans le spectacle, comment vas-tu la traiter ?

Musique, parole et chant, percussions corporelles sont intimement liés. C’est en quelque sorte, et pour la première fois pour moi, une mise en scène faite principalement « à l’oreille ». Inno de Sadjo a proposé des compositions qui traversent l’univers des spirituals, de la soul mais avec son apport à lui, une étrangeté venue du jazz et de ses origines togolaises. DJ Aral amène une touche plus actuelle, avec ses samples, ses sons de bruitage et ses compositions plus hip-hop. C’est aussi une forme qui assume le caractère « montage » propre aux cultures urbaines ; des éléments éparts, presque hétérogènes, s’entrechoquent et forment pourtant un tout cohérent. Une autre sensation, et je l’ai surtout réalisé au cours des répétitions, c’est l’exceptionnelle énergie qui se dégage de l’ensemble : la parole de Baldwin est une parole de feu. Dorcy Rugamba insuffle à la parole de Baldwin une tension, une passion parfois qui, relayée par la chanteuse Cléo et le claviériste Inno qui viennent tous deux de la soul music, dégage une énergie assez rare au théâtre se rapprochant assez de celle des concerts.

La vidéo va aussi avoir un rôle dans le spectacle, lequel ?

Ce sera une création vidéo qui soutiendra la musique et le texte. Un univers épuré d’images, un travail rythmique souvent, avec cependant parfois la présence de certains documents d’archives qui ont une forte capacité d’évocation, comme le visage de James Baldwin lors d’un interview mythique en 1963. Ce sera comme un poème visuel, en toute sobriété.

L’équipe est métissée, tu ne pouvais pas penser faire autrement en traitant un tel sujet ?

J’ai tout d’abord cherché une équipe qui « pouvait raconter cette histoire » aujourd’hui. Aucun d’entre nous n’est noir américain, bien entendu, et nous n’avons pas grandi à Harlem. Mais comme Baldwin, chaque membre de l’équipe porte « un ailleurs » en lui, même si nous vivons depuis très longtemps ici. ; Koffi Kwahulé rapprochait cette manière d’être « d’ici et de là-bas » à la note bleue dans le jazz. Il disait « je fais de l’Art Occidental, mais dans cet art, il y a une forme d’hiatus ». Peut-être est-ce ce que nous sommes en train de faire, au fond. Jouer entre les frontières entre un art qui se dirait européen, américain, africain, brouiller les cartes pour atteindre à quelque chose d’assez actuelle, qui ressemble à ce qu’on voit dans les rues de nos grandes villes cosmopolites.

Le texte de la pièce est divisé en chapitres. Quelle en est la raison ?

On a souhaité garder la sensation d’un montage. Le texte original a sa structure propre, nous avons accentué le mouvement en créant des étapes, où la parole oeuvre de manière différente : introspective, parole d’église, de conférence, parole prophétique….