Une femme algérienne se questionne sur sa vie et revisite les moments qui l’ont constituée depuis sa puberté, origine de sa douleur. Elle nous entraîne dans les profondeurs de
la nuit, vers des zones de faille où l’âme se replie. C’est le journal intime d’une femme algérienne contemporaine « J'arrête de griffonner sur le papier. La page est
comme échardée, grêlée par les signes de ma minuscule écriture »… Mots courts. Brefs. Concis. Neutres. Saccharinés. Futiles ».
Insomniaque, elle remplit ses nuits en déroulant le ruban de sa mémoire. Les traumatismes successifs qui balisent son existence, sont autant de motifs qui aiguisent sa tentation
du suicide « Une nouvelle fois je suis prise par mes frayeurs. Un sentiment d'étrangeté et de fluidité s’empare de moi. La sueur imprègne mon corps... aucune
possibilité de fuite sinon dans le repli sur moi-même et l’enroulement sur mon propre être ».
Chaque page est une plongée dans les affres de la vie quotidienne, famille, sexualité, amour, et société confondue
« Vision d'enfer » « Cauchemar sur cauchemar ».
La peur et l’angoisse constantes immobilisent le temps, et le figent dans une atmosphère de macération fétide. L’épaisseur psychologique élabore la densité du texte. Elle se
veut comme le contrepoint d'une écriture fragmentée, toujours tâtonnante, à la recherche du mot juste, livrant une langue forte et crue. L’adaptation théâtrale de ce texte sera
fidèle à l’écriture de Boudjedra c’est pourquoi je l’ai confiée à mon compagnon de route Eddy Pallaro avec lequel je collabore depuis 2002.
L’écriture d’Eddy Pallaro est nourrie par ses multiples voyages en Algérie. Son écriture est très proche de celle de Rachid Boudjedra dans sa sensibilité et sa véhémence.
J’ai choisi de monter cette pièce avec une comédienne algérienne Malika BelBey avec laquelle j’ai déjà travaillé sur « les justes » d’Albert Camus et une
comédienne française, Cécile Coustillac, avec laquelle j’ai déjà travaillé, en assistant Arnaud Meunier à la mise en scène de « Pylade » de Pier Paolo
Pasolini.
Malgré leurs différences culturelles et sociales, beaucoup de choses les réunissent en tant que femmes et peuvent faire échos à l’universalité du texte. Toutes deux seront
présentes sur scène du début à la fin, chacune jouant autant de sensibilité de visages inattendus de cette femme. Le jeu des actrices s’orientera autour de dualités : le
visible et l’invisible, l’aliénation et la raison, le « Je » et le « Nous ».
Deux comédiennes qui pourraient être les deux faces de cette femme.
Un travail chorégraphique engagera les corps des comédiennes. Ainsi la danse accompagnera la parole dans une expérience du dire, du voir, et du ressenti. Elle exprimera un cri
dont la fêlure se loge dans le corps de cette femme, une colère désemparée, se heurtant au vide de la solitude.
Pour cela, j’ai choisi de travailler avec Nacéra Belaza , qui dans son travail et dans ses spectacle exprime cette idée. Ce texte écrit par un homme, mis en scène par un homme,
doit se confronter à un moment donné au regard d’une femme, en l’occurrence celui de cette chorégraphe.
Ce regard d’une femme sur le corps d’une autre femme, à travers la chorégraphie, est une étape importante dans mon travail.
Sans nul autre décor que son environnement- chambre, fenêtre, végétation extérieure seront seulement suggérés- elle se déplacera dans un enchevêtrement d'espaces sonores et
sensoriels, aux parois invisibles et mouvantes. Seuls les mouvements de son corps, souples ou fragmentés, phrasés, rythmés, révèleront peu à peu les constructions mentales de la
jeune femme, et le rapport qu’elle entretient avec lui, tantôt subi, tantôt moteur, tantôt ami, tantôt ennemi.
Une surface d’eau sur laquelle évolueront les deux interprètes, composera l’essentiel de la scénographie
« Je regarde la pluie se déverser sans interruption. Le goût de la terre gorgée d'eau me monte à la bouche. J'ai horreur du beau temps sec. Je regarde les grosses
gouttes pluvieuses qui glissent sur les vitres des fenêtres. C'est la saison des pluies... les gouttes d'eau s’étirent, se tordent et dérapent... il ne cesse pas de
pleuvoir ».
L’eau omniprésente dans le roman accompagne chaque récit nocturne. Elle est la métaphore de ce désir d'effacement de la mémoire douloureuse. Et pourtant la mémoire reste vivante
et critique
« Lavez, lavez l’histoire des peuples aux hautes tables: les grandes annales officielles, les grandes chroniques du clergé... Lavez, lavez 0 Pluies! Les hautes tables
de mémoire » (Saint John perse).
Ce projet est né de la rencontre d’artistes d’horizons différents, de langues et de cultures différentes. Entre hommes et femmes. Entre la scène et l’image. Entre le spectacle et la vie.