La Passion selon G.H., long monologue de Clarice Lispector (1926-1977) raconte la troublante histoire d’une femme dont la vie bascule pour avoir découvert un cafard à moitié mort terré au fond de l’armoire de son employée de maison. Une rencontre anecdotique au premier abord qui déclenche une transformation radicale de la vie de G.H., plasticienne vivant à Rio, « soudain en perte de repères et sombrant dans les fonds abyssaux du doute et son flot de questions sur le sens de l’existence. » L’actrice Mariana Lima use « de tous les moyens théâtraux disponibles afin de communiquer au spectateur cette expérience philosophique, un peu mystique, plongeon magique dans la réalité de la vie », et tente de nommer ce qui détruit.
« Comment parle-t-on du néant, du vide ? Comment communiquer sur le neutre, le lieu où l'on voit que chaque instant est un miracle, que la simple existence de quelque
chose est la jouissance du sujet ? Comment se rappeler ce qui ne doit pas s'oublier ? Comment se mettre à la hauteur de quelqu'un comme elle qui a réussi à modeler en
mots, en flux de pensées, un magma qui circule au gré des détails de la vie et de ces lignes qui se croisent sans jamais se confondre, mais éclairant, touchant son but ?
Comment parle-t-on alors de l'intérieur à un être humain en quête de significations, de ce que notre propre constitution apprend à sublimer, à la recherche de notre raison
d'être sur terre ?
Comment parle-t-on de la mort ?
Comment parle-t-on de la vie ?
Comment parle-t-on ? »
Enrique Diaz
La Passion selon G.H.[[La Passion selon G.H., traduit du brésilien par Claude Farny, éditions Des Femmes, réédition 1998.]] illustre bien cet enjeu car elle
offre le récit d’une situation a priori irreprésentable. Diaz y a cependant décelé les éléments de théâtralité, et trouvé la traduction scénique pour l’illustrer :
monter La Passion... en montrant le labyrinthe de nos pensées – mieux, en nous y invitant à l’habiter.
Ce roman de l’écrivaine et philosophe aborde la question du parcours mystique de celle dont on connaît peu de choses : pas d’état civil mais un métier, quelques habitudes,
de vagues traits d’humeur ou de caractère. G.H. dont l’identité se résume à deux lettres gravées dans le cuir d’une valise, dont on sait qu’elle habite un grand et bel
appartement au dernier étage – signe d’élégance -, dont on pense qu’elle est aimable parce qu’elle a des amis et des amants... G.H. qui se croit contenue dans le regard des
autres, parlant de son « je » comme d’une femme extérieure, évoquant « sa vie d’homme », recourant à de nombreuses figures du dédoublement et de
l’éclatement : « Comme si la chambre n’avait pas assez de profondeur pour que j’y tienne toute et avait laissé dans le couloir des morceaux de moi en proie à la
pire horreur dont j’aie jamais été victime : je ne cadrais pas.[1] » Si
l’on veut raconter l’histoire du roman, la dire factuellement en se limitant à l’action montrable sur scène, force est de constater qu’elle tient en une phrase sibylline et
énigmatique : G.H. voit un cafard dans l’armoire et sa vie bascule. Ou encore :« un événement anodin met en branle un tremblement de vie ».[2]
Sylvie Martin-Lahmani (extrait)
FRICTIONS – théâtre-écritures – N°9
Espaces et autres lieux de représentation
Printemps-été 2005