Vingt ans séparent la rédaction d’ « Acte » de « La nuit est mère du jour ».
Vingt ans qui voient Lars Norén passer en apparence de la sphère éminemment privée d’une pièce auto biographique rédigée en 1982 à une plongée dans la mémoire et l’histoire
collectives.
« La nuit est mère du jour » appartient à un cycle de pièces qui ont pour la plupart en commun de traiter de tout ce que la famille, qu’elle soit déclinée en couple ou en
quatuor, entraîne à sa suite comme névroses et destructions. A l’image des cercles concentriques de l’enfer que décrit Dante, « la nuit » s’enroule sur elle-même dans une
répétition insensée d’une situation sans fin où chacun tente jusqu’à l’épuisement de désigner la cause du mal dans la vision fantasmée qu’il projette en l’autre.
Des alliances se font et se défont emmêlant peu à peu la pelote des relations familiales dans un mouvement inexorable qui ne saurait par définition jamais se résoudre. Et chaque
tentative d’en finir et de sortir du cercle est aussitôt condamnée par l’existence même d’un quatuor qui ne peut survivre que par le chiffre quatre qui le constitue. L’art suprême
de Norén c’est sa capacité de nous attirer dans cet enfer en nous laissant sans cesse la place d’en rire.
Vingt ans plus tard, ayant entre temps tourné les yeux et trempé sa plume du côté des exclus d’un monde que l’occident a laissé dans sa marge, Norén a définitivement quitté la
sphère petite bourgeoise, pour se plonger dans cette zone fragile et inquiétante entre sommeil et mort, scrutant et photographiant des morceaux épars de la mémoire du monde.
« Nous sommes déjà morts mais nous ne le savons pas. » « Acte » appartient à ce cycle des pièces mortes, et nous transporte dans un paysage mental proche du no man’s
land, où un improbable médecin consulte dans un quartier de haute sécurité une femme, qui pourrait avoir les traits d’Ulrich Meinhof, enfermée dans des conditions inhumaines,
victime de pertes sensorielles, éprouvant la disparition et la collusion progressive de sa mémoire intime dans la confusion chaotique de la mémoire du monde.
Paradoxalement, durant ces vingt-cinq années, si la toile de fond réaliste des lieux et le caractère social des personnages ont incontestablement été modifiés, demeure la
rémanence d’une constante : la famille. Que l’action se situe en prison, à l’asile, dans la rue où dans un salon cosy, que les personnages soient des intellectuels cultivés,
des SDF, des skinheads, des fantômes, il me semble qu’on ne quitte jamais complètement chez Lars Norén cette sphère intime et familiale, qui dans le voyage de l’écriture pourrait
en constituer le centre et l’origine.
Christophe Perton