Tandis qu’il attendait sa sentence aux procès de Nuremberg, Albert Speer était convaincu qu’il serait condamné à mort. Il avait été l’architecte de Hitler et son Ministre de l’Armement. En tant qu’architecte, il avait accompli peu de choses éminentes en dehors de la planification initiale de la nouvelle Berlin hitlérienne. Elle devait devenir la plus belle ville du monde, être rebaptisée «Germania», manifestation triomphante des idéaux et aspirations national-socialistes. Hitler était satisfait des plans de Speer, et notamment pour la raison suivante : si Germania devait devenir la plus belle ville du monde alors la destruction de Paris pouvait être évitée. Paris était une ville pour laquelle Hitler avait une certaine affection, même s’il n’avait visité la Ville lumière qu’une seule fois, et encore, quelques heures seulement. Mais rien ne devait surpasser Germania.
En tant que Ministre de l’Armement Speer avait conçu et supervisé une restructuration quasi totale de l’industrie, accroissant son efficacité et son rendement à tel point que la défaite de l’Allemagne, quasi certaine en 1942, commença à s’estomper. Par son génie de l’organisation, Speer avait permis à l’Allemagne de se sortir du gouffre et plongé le monde dans trois nouvelles années de guerre.
À Nuremberg Speer a été le seul accusé à accepter d’assumer la responsabilité des crimes commis par le régime hitlérien. Ayant été l’un des leaders, il avait le sentiment qu’il était de son devoir d’agir ainsi. Mais sa responsabilité ne s’appliquait qu’aux principes essentiels, non aux détails. Il n’était pas responsable des crimes individuels. Il ne savait rien d’eux. Toute sa vie Speer a soutenu avoir été dans l’ignorance de ces « détails ». Il a accepté son châtiment comme un bon fils accepte le châtiment infligé par un père injuste. Il a enduré la justice de la cour. Accepter sa culpabilité était de sa part purement pragmatique. Il a été condamné à vingt ans de réclusion à la prison de Spandau.
Lors de sa détention à Spandau Speer a dit à l’aumônier calviniste missionné pour prendre soin du bien-être spirituel de ses détenus qu’il voulait « devenir un autre homme ». Il a écrit dans son journal que « l’atmosphère affective » qui avait suscité ses auto-accusations était « nazie de part en part ». Il avait le sentiment de s’être à nouveau soumis, de même qu’il avait le sentiment de s’être soumis à Hitler, à des forces qu’il n’avait pas su comprendre. Hitler avait couché le monde à ses pieds et il l’avait accepté ; les juges à Nuremberg ont réduit son monde à une simple cellule exiguë dans une prison quasi déserte.
Il en est venu à envisager ses vingt ans à Spandau comme une expérience monastique. Il s’imaginait être un moine vivant au Moyen Âge, il imaginait sa vie solitaire et méditative comme une fin en soi. Il trouvait, par moments, une forme de paix à Spandau. Il n’était responsable, finalement, que de luimême et vis-à-vis de lui-même. Et un terrible sentiment de solitude fut son ultime châtiment.
Dès son arrivée à Spandau Speer s’est projeté vingt ans en avant, en vieil homme excentrique coupé de sa famille et du monde. Speer a souffert à Spandau. Son examen de conscience était dénué de remords, ses auto-accusations interminables. Ses journaux sont pleins des questions qu’il se posait à lui-même mais auxquelles il n’a jamais pu répondre, grêlés de longs silences qui pouvaient durer des mois, quand il était incapable d’articuler une seule pensée ou d’écrire un seul mot.
De quoi s’accusait-il ? Quel genre d’homme souhaitait-il devenir ? Que pouvons-nous faire de lui, cet homme coupable, qui n’a jamais tout à fait compris sa propre culpabilité ?
Daniel Keene, janvier 1998