Patrick Lardy : Quel est ton parcours d’auteur de théâtre ?
Pierre Yves Chapalain : Le premier travail est parti d’un monologue : « Travaux d’agrandissement de la fosse » (…) Je suis revenu à
l’écriture quelques années après en délaissant le monologue au profit d’histoires plus complexes avec trois, quatre, même dix personnages. J’ai réorganisé ma façon de travailler
en la structurant avec une équipe.
P. L. : Que cherches-tu à traiter, à dire avec tes pièces ?
P. Y. C. : Je traite d’un état de délabrement des rapports humains, d’une tension. Mais ce que je cherche, c’est à supprimer les préjugés, à les casser.
Je parle d’une certaine violence des rapports humains, au sein du couple, de la famille... De gens qui ne se comprennent pas, qui ne savent pas se dire ce qu’ils pensent et
veulent.
Chez mes personnages, le corps précède la parole (comme chez l’acteur !). Quand on n’arrive pas à comprendre ce qui nous arrive, le silence s’installe. Comment le
dépasser ? Comment sortir du trou ?…Je veux dire ça, la pudeur à dire ce qui nous travaille, la pudeur et une impossibilité. Peut-être ce qui se passe en nous ne peut
pas être dit, comme si l’énoncer risquait de le transformer. Les personnages essayent de nommer ce qui ne peut pas l’être, évidemment ça ne marche pas et ça crée de la tension,
une violence bien plus profonde et fondamentale que la simple dispute dans un couple.
Je questionne en creux la normalité des échanges humains.
Mon écriture travaille ainsi de décalage en décalage, par des sortes de glissement de terrain, pour tenter de révéler les causes profondes, les motivations de chacun dans ce
qu’il fait et dit (…). C’est l’image d’Ibsen et de ces pelures d’oignon qu’on retire jusqu’au vide. Forcément, ça prend pas mal de temps et ça fait du mal. Finalement mes
personnages fonctionnent comme ceux de mes écrivains de chevet : Faulkner, Synge, Borges aussi, avec le surnaturel qui vient s’immiscer dans le fil d’une narration d’aspect
banal. Il ne s’agit pas de tomber dans une quelconque mystique…
PL : Mais de flirter toujours avec une dimension surnaturelle…
P. Y. C. : Oui… elle est présente… Parfois la réalité peut sembler complètement surnaturelle ! Un certain nombre d’évènements peuvent se lire comme
ça, mais aussi plus simplement, plus concrètement.
En fait, c’est un jeu que je propose : nous créons des images troubles, un univers… et on invite les spectateurs à y entrer. Il faut qu’ils se sentent libres - comme moi en écrivant - d’imaginer ce qu’ils veulent à partir d’éléments simples, voire terre-à-terre, qui leur sont racontés.
PL : Comment caractériserais-tu la particularité de cette langue que tu travailles?
P. Y. C. : Elle est très liée à mon expérience d’acteur et à la recherche de ce qu’on pourrait appeler « l’état de grâce » de l’acteur : cette chose qu’on touche rarement du doigt. J’utilise une langue peu analytique mais au contraire très concrète, spontanée… Une langue surprenante pleine de ruptures, de mots qui fonctionnent comme des images, des métaphores. Mes personnages n’ont pas une manière de parler « normale », leurs pensées sont toujours interrompues, coupées, et leurs mots avec… Tout cela tinté d’une douce dérision, d’un humour voilé… sinon c’est pas drôle…