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Présentation

La cuisine est à l’anglaise. Il y a Dad, devenu paralysé à la suite d’un accident de voiture, il y a Mam et Jill ne supportant pas cette situation, l’une voulant profiter de la vie et ne pas rester recluse à côté d’un mari impotent, et l’autre s’en remettant à sa science ménagère, cuisinant d’une manière obsessionnelle pour trouver le plat qui ranimera son père. Il y a Stanley, leur tortue, animal de compagnie, et il y a Stuart, le nouveau petit ami… de Mam.
L’intrusion de ce jeune homme au sein du trio familial, tel une bombe à retardement, va progressivement bouleverser le quotidien morne et ennuyeux de nos trois personnages et exacerber les désirs ainsi que les rivalités féminines. Cette situation ne trouvera d’issue que dans la disparition voire l’élimination de Stuart.
Mais tout ceci n’est qu’une comédie, traversée par les apparitions d’un père se prenant pour Elvis Presley, un Elvis de pacotille sur une crème renversée.


La cuisine d’Elvis va à l’encontre d’un théâtre poli. Dans le contexte d’une société de plus en plus moraliste où les libertés individuelles sont petit à petit grignotées, où la réussite passe par des notions artificielles d’argent, de beauté, et de succès, où le non-conformisme est de moins en moins toléré, alors oui, cette pièce me paraît pertinente en ce moment parce qu’elle se fout des convenances, de la morale et de toutes autres formes bien pensantes.
L’esprit de cette pièce qui suinte le mauvais goût par l’étalage de bouffe, d’alcool, de sexe et de rock’n roll avarié, nous ramène à nos vies de plus en plus modérées et propres, dans nos sociétés modernes.
J’ai le sentiment que cette pièce d’une construction simple et efficace peut s’adresser à un public large et diversifié. Sous certains aspects vaudevillesques, cette histoire dévoile aussi les questionnements de nos vies à travers des personnages frisant parfois la caricature, voire la folie. Mais, malgré cela, ils sont toujours attachants et profondément humains. En effet, ils nous ressemblent par leurs réactions ou leur inertie et chacun peut se retrouver à travers ces sentiments compliqués et contradictoires, tels que le désir, la jalousie, la colère même si cela va jusqu’à l’hystérie, l’autodestruction, l’envie de tuer.
La brutalité de cette pièce est relayée par un humour très british, qui offre des échappatoires et qui m’a séduite parce qu’il fait aussi référence à l’univers de certains réalisateurs et artistes anglo-saxons que j’apprécie beaucoup (The Acid House de Paul McGuigan Trainspotting de Danny Boyle, L’abominable Dr. Phibes de Robert Fuest, Théâtre de sang de Douglas Hickox…).
Pour finir, ce texte découvert il y a deux ans, est resté en attente.
Par la suite, j’ai rencontré Marc Tsypkine qui partageait le même sentiment sur l’œuvre et ce qui était un projet individuel est devenu un projet commun où nous avons senti la nécessité de mêler nos deux univers (théâtre et vidéo). Cette collaboration a permis de tester certaines pistes de travail en réalisant un court-métrage.

Marilyn Leray


Nous pensons qu’il faut dépasser cette tragi-comédie familiale et l’enrichir de nos propres vies et personnalités en tant qu’acteurs et concepteurs pour lui donner une couleur plus personnelle. Nous travaillerons sur l’ambiguité du personnage et de l’acteur afin de créer un trouble et ainsi de dégager une humanité et des émotions. Ceci permettrait d’accentuer le décalage déjà existant, d’échapper à un certain réalisme parfois sordide et installerait une adresse plus intime par rapport aux spectateurs.
La vidéo serrait intégrée : sur le plateau, comme l’objet familier et familial qu’est le caméscope manipulé par les personnages, retransmettant les détails de scènes en direct ; en caméra subjective permettant d’autres points de vue dont l’installation n’est pas encore définie (tortue, mobilier…). Hors plateau en caméra fixe, captant certains états de personnages/acteurs entrant ou sortant. Enfin en images pré-enregistrées pour sublimer la réalité et pour dégager la sensualité et la sexualité de certaines scènes.
Les parois mobiles délimitant l’espace scénique ainsi que le mobilier comme la table seront les supports de projection ; La musique et pas n’importe laquelle – le rock’n roll d’Elvis Presley, traverse cette pièce sans être une rétrospective du King. Aussi nous avons choisi de travailler avec un musicien, qui, à partir des morceaux indiqués, pourra inventer, mixer, déstructurer et ainsi laisser une grande liberté à l’interprétation du personnage d’Elvis pour en faire un sosie spécial et unique. Nous avons commencé à travailler chacun un instrument de musique afin de jouer en direct le morceau d’introduction Jailhouse rock.
La force du texte où chacun des personnages est tour à tour malmené et aimé provoque des relations épidermiques et a forcément des répercussions dans leur corps et dans leur chair. Aussi travailler sur la gestuelle et le langage du corps nous a semblé évident afin d’éviter une caricature facile et conventionnelle des personnages. En effet nous aimerions explorer le comportement physique, les postures, le mouvement et peut-être parfois la danse pour suggérer des émotions contraires à la parole, pour créer un décalage, une étrangeté et développer l’humour de certaines situations.
Pour l’avoir déjà expérimenté dans le film, nous nous sommes rendu compte que l’alternance des deux langues, l’anglais et le français, libère le jeu et donne une touche particulière au spectacle. La présence de la version originale permet de conserver un rythme tonique et musical et participe à l’étrangeté ambiante (sachant que le sous-titrage vidéo évitera toute incompréhension).

Marc Tsypkine