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Présentation

La pièce

Une famille anglaise.
Un père de famille imitateur d’Elvis
Handicapé à la suite d’un accident de voiture
Et Jill une fille de quatorze ans qui raffole de cuisine
Doivent faire face à Mam,
Une femme dans la force de l’âge
Qui veut profiter pleinement de la vie,
Quel qu’en soit le coût.
Ils finiront par se retrouver tous les trois
Imbriqués dans la liaison que Mam a noué avec Stuart,
Un superviseur de gâteaux au très beau corps.

Une comédie sur le bonheur, se
Et cerise sur le gâteau,
Sur Elvis Presley.
Un mélange sans interdit de cruauté et de tendresse
Qui sent fort de mauvais goût.


Note d’intention

Dans un monde déréglé, fonctionner comme une horloge suisse me paraît utopique Après Une envie de tuer sur le bout de la langue qui racontait le désarroi suicidaire d’une jeunesse sans but ni avenir, et après Voix secrètes qui présentait cinq personnages fragilisés par leur propre existence et baignés dans un quotidien fait de rêves brisés et d’échecs continuels, c’est à nouveau, à travers La cuisine d’Elvis, notre nouveau projet, le monde des naufragés de l’existence que nous allons tenter de dépeindre.
Avec cependant une différence de taille : il s’agit d’une comédie. (Ouf !)

Une petite famille londonienne qui pourrait ressembler à plein d’autres…
Il y a Dad, réduit à l’état de légume, enfermé dans un monde à lui, celui qu’il s’était créé avant l’accident, celui d’une gloire éphémère lorsqu’il « était » Elvis.
Il y a Mam, la quarantaine aguichante, qui exhibe ses appâts et jette ses « derniers » feux pour satisfaire ses ardeurs.
Il y a Jill, leur fille, 15 ans, un rien grassouillette, persuadée de la guérison de son père, qui rêve d’être chef- cuisinier et qui élabore des plats, normaux ou curieux selon son humeur car la relation mère- fille faite d’affection mais aussi de jalousie, est pour le moins tumultueuse.
Et c’est dans ce huit-clos familial loin d’être modèle que va débarquer Stuart, pâtissier industriel au très beau corps, à la faveur d’une aventure qu’il croyait sans lendemain, pour mettre le feu... au propre comme au figuré.

La pièce de Lee Hall appartient à un registre particulier : entre réalisme radical à l’anglaise, activités culinaires de haut vol (qui ne sont pas sans rappeler la truculente originalité du film de Peter Grenaway le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant), fantasmes et comédie musicale. Le tout avec des personnages dont le point commun est la recherche du bonheur à travers l’amour. Crépusculaire pour la mère, naissant pour Jill, aventureux pour Stuart et… cérébral pour le père.

La cuisine d’Elvis est une pièce irrésistiblement drôle.
L’auteur ne recule devant aucun interdit pour cette histoire où cruauté et tendresse font bon ménage.
Ça sent fort le mauvais goût. Mais ce mauvais goût a quelque chose de libérateur, car la pièce profite radicalement de l’effet de « l’anesthésie du coeur » que Bergson attribuait au rieur.

La raison pour laquelle mon choix s’est porté sur cette oeuvre est très simple : elle traite de la seule chose intéressante à mes yeux au théâtre : la brisure.
Cette comédie ne repose que sur le tragique et la faille des personnages.
Cela agit comme un virus ; tout le monde est rapidement contaminé, et chacun finit par révéler son état d’insatisfaction car chacun se rêve autrement qu’il n’est, voit la vie autrement qu’elle n’est.
La quête des personnages est à la fois comique et tragique : l’amour peut-il se vivre ? Et si oui, comment ?

La pièce est dérangeante car elle nous montre un monde- le nôtre- déréglé, à l’atmosphère étouffante et oppressante, dans lequel évoluent des personnages autant tragiques que risibles, constamment écartelés entre la « normalité » et la « monstruosité. »
Le public navigue ainsi entre frissons et amusement. Car malgré tout, et même si au bout il y a le suicide, les héros de la pièce traversent les événements avec une sorte d’ardeur joyeuse.
Je veux monter cette pièce tout simplement parce qu’on y voit la vie.
La vie de l’instant, brutale et féroce, absurde et dérisoire.
Parce que sans fausse pudeur, l’auteur va au bout des choses ; il décortique sous nos yeux voyeurs (cfr scéno) le paysage calleux d’une famille où l’enfermement, l’asphyxie aboutissent inévitablement au drame.
Aussi parce que je crois, tout comme l’auteur semble nous l’indiquer, que bien souvent, dans un monde déréglé, il est impossible d’entretenir des relations durables et sincères avec ses semblables.
Enfin et surtout, parce que je crois au théâtre de l’immédiateté, celui qui parle de ses semblables, qui raconte son histoire actuelle. Et la pièce de Lee Hall est cruellement contemporaine ; elle nous montre ce que le monde, parfois, selon les circonstances, fait de nous. A quel point il peut nous pervertir.

Georges Lini
Metteur en scène


Démarche dramaturgique

La cuisine d’Elvis est une tragi-comédie.
Parce qu’elle ne repose que sur les failles de ses personnages. Elle nous montre le quotidien de naufragés suspendus dans une attente sans ailleurs et qui s’inventent un mode de survie.
Parce que la pièce nous plonge dans l’oeil du cyclone. En plein huis- clos familial dont les membres, comme coupés du monde, sont repliés sur eux-mêmes et ne parviennent pas à s’aimer.
Elle nous montre les brisures de gens ordinaires pour lesquels le bonheur ne peut passer que par l’amour. Mais, unis dans la dérive, ils ne peuvent que confronter leurs fractures. Leurs relations se détraquent alors rapidement et sont poussés à leur paroxysme.
Comme enfermés, ils fermentent dans l’angoisse, l’apathie, la frustration, l’égoïsme, l’hypocrisie, la jalousie, la rancune, la culpabilité, la mauvaise conscience.
La vengeance, la dépression, la cruauté, la manipulation, le chantage affectif, le suicide se révèlent comme seule issue.
On est en pleine tragédie ; dès le départ les données sont telles que le drame est inévitable.

« Nous étions un et tout nous a séparés. »

Jill. Dad était gentil avec moi. Et lui au moins il n’était pas tout le temps bourré.
Mam. Tais-toi ou je te file une gifle.
Jill. C’est tout c’que t’es capable d’imaginer, hein ? La violence physique. J’aurais voulu que ce soit toi qui aies l’accident.
Mam. Jill, tu sais pas de quoi tu parles. T’as l’air d’oublier ce que j’ai dû supporter avec lui.
T’as déjà oublié certains yeux au beurre noir, certains petits séjours aux urgences.
Jill. Tu l’avais probablement mérité.
Mam. Ne me parle pas comme ça, s’il te plaît.
Jill. Je crois que tu voulais qu’il soit infirme.
Mam. T’as perdu la tête, Jill ? Tu crois vraiment que j’ai envie d’être encombrée par ça le restant de mes jours ? Tu crois vraiment que ça m’amuse ?

La famille est généralement considérée comme un havre de paix chaleureux où l’on est le mieux compris, où l’on se sent en sécurité.
Mais dès qu’une erreur se produit, il n’y a rapidement plus d’issue, la famille se déconstruit.

Le conflit familial c’est le conflit fatal ; les systèmes de protection ne fonctionnent plus et on est au coeur de la machine. Cela agit comme un virus. Et les membres de la famille privés de système immunitaire sont rapidement contaminés.

La cuisine d’Elvis est une tragi-comédie.
Parce qu’elle oscille entre boulimie de la fille et anorexie de la mère.
Suite à un accident, Dad est un légume au royaume des vivants. Témoin de la déroute des siens il s’interpose en arbitre des conflits surréalistes où s’affrontent par l’intermédiaire de Jill et sa mère, le plaisir et le devoir, la jouissance et la morale.
Le handicap de Dad est devenu l’enjeu d’une dialectique quasi métaphysique entre elles et ce ne sera qu’à un tiers, Stuart, qu’il incombera de dénouer les noeuds qui ne cesseront de s’inviter… au festin de la libido.

Jill. Tu as pensé à ce que pense papa ?
Mam. Il ne pense rien, il ne sait pas ce qui se passe.
Jill. Maman, ce qui serait bien, c’est que t’arrêtes d’être horrible.
Mam. Toi, ce qui serait bien, c’est que tu sortes un peu. Trouves-toi un petit copain avant d’être trop grosse pour passer la porte d’entrée.
Jill. En gros, ce que tu veux pour moi, c’est que je devienne une salope comme toi.
Mam. Ecoute, si ça fait de toi un être humain plus agréable, j’en serais ravie.

Mère et fille sont en compétition. Les frustrations vont se coltiner avec les fantasmes, et les goûts de l’une s’opposeront aux appétences de l’autre.
Les quatre personnages de cette pièce sont aux prises avec un réel – le leur- piégé, sans issu. Ils vont évoluer dans leur dérive comme des sortes de sortes de boussoles détraquées.

La cuisine d’Elvis est une pièce dérangeante.
Parce qu’elle s’attaque à un fruit défendu : la famille. Et que l’auteur ne recule devant aucun excès, il va au bout des choses pour rendre plus vraie que nature la vie de ses quatre personnages basée sur le sexe et la bouffe. Les situations sont ainsi provocatrices, crues, voire de mauvais goût et les personnages, cruels et tendres à la fois, se disent des vacheries comme des mots d’amour.
Et on se situe parfois à la limite du tolérable, par rapport aux moeurs, bien sûr, mais aussi par rapport à soi-même.

Mais deux aspects fondamentaux sont réunis pour que cette pièce soit tout autre chose qu’un vulgaire (au sens propre du terme) boulevard :

D’une part, la profondeur et l’humanité des personnages, et d’autre part, l’écriture allègre, rageuse, intelligente, résolument contemporaine et saturée d’humour noir de Lee Hall, qui s’appuie sur la tradition des comédies dramatiques sociales anglo-saxonnes.

Les personnages ont en effet une profondeur.

Mam. Je fais que ça, Jill, avoir une conscience. Je me lève et je ne pense qu’à ça. Et si on ne s’était pas disputé. Et si je n’avais jamais dit que je partais. Et si. Et si. Mais c’est lui, Jill. C’est lui qui est parti comme un fou. Je ne lui ai pas demandé de le faire. Et le pire, c’est que quand je suis allé là-bas, et que je l’ai vu étendu par terre, j’ai pensé dans un coin de ma tête, c’est bien fait pour toi, sale con. C’est bien fait pour toi. Comment crois-tu que je me sens après tout ça ? Ma vie c’est avoir une foutue conscience. Alors lâche-moi, tu veux ?

Ils sont bien dessinés, ils existent par eux-mêmes avant de faire partie d’un tout. C'est-à-dire qu’on devine leur histoire, leur vécu. Ils ont une vraie épaisseur. Ils sont attachants et monstrueux à la fois. Ils sont résolument humains et chacun des spectateurs peut se retrouver en eux. Ils ont des choses à se dire, mais n’y parviennent pas car « jamais personne ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs. La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » (Flaubert)
Ce sont des personnes ordinaires. Seules les situations sont extraordinaires.
Et puis surtout, leurs failles sont les nôtres. La boulimie, l’anorexie deux maux « à la mode » de nos jours, ne traduisent-ils pas simplement un manque ? Un manque d’amour, en général et ici en particulier ?

Mam. Jill, cette histoire de nourriture devient délirante.
Jill. Ne me parle pas de ce qui devient délirant.
Mam. C’est obsessionnel. C’est malsain.
Jill. C’est malsain de se faire vomir, mais je ne dis rien.
Mam. Jill, tu as un problème.
Jill. C’est toi qui as un problème.

Autant Jill que Mam et Stuart, malgré leur jubilatoire et féroce volonté de vivre, tentent d’oublier chez l’autre le gris de leur vie. Ils essaient d’y trouver ce qu’ils ne trouvent pas chez eux. Ils essaient de remplir leur(s) vide(s).
Durant toute la pièce le minuscule espoir d’améliorer le quotidien ressemble à une petite braise sur laquelle il faut souffler pour pas qu’elle s’éteigne.

Dad est le seul qui échappe à la « morosité ambiante » en fustigeant ses stupides contraintes physiques pour retrouver la mémoire d’un temps où il régnait comme un (le) King en idole sur les foules.

Le seul donc à ne pas sombrer semble constater l’auteur est celui qui est en dehors de la réalité. Son état est-il dès lors enviable ?
Il est vrai que pour traverser certaines épreuves de la vie, mieux vaut ne pas toujours avoir les yeux ouverts. « Je vivrai vieux si je ferme les yeux » dit la chanson…
Le constat est amer.
Heureusement, l’auteur dispose d’une arme féroce : l’humour noir, typiquement anglo-saxon, qui permet de surmonter les situations les plus désespérantes.
Sa comédie n’existe que sur le tragique de ses personnages auxquels dès lors on pardonne et comprend tout excès.
Car rien n’est gratuit, tout est réfléchi et maîtrisé.
Ce qui est drôle, pour ne prendre que cet exemple, dans la scène où Stuart masturbe Dad ce n’est pas uniquement la situation en soi (qui transgresse un fameux interdit car on ne masturbe ni son beau-père ni le mari de sa maîtresse, faut-il le rappeler !) mais c’est surtout la raison qui pousse Stuart à le faire : le respect qu’il a pour cet homme et le service qu’il veut ainsi lui rendre. C’est là que le comique prend tout son sens.

Jill. Je commence à en avoir plus qu’assez de te voir, espèce d’enfoiré. Qu’est-ce que tu faisais ?
Stuart. Je l’ai branlé.
Jill. Tu as fait quoi ?
Stuart. Il avait une érection et je l’ai branlé.
Jill. Tu crois venir ici et baiser ma mère, me culbuter et branler mon père ? Une chance que j’ai flingué la tortue.
Stuart. Ecoute, il n’y a pas de mal à branler ton père.
Jill. T’es complètement timbré.
Stuart. C’est ce qu’ils font dans les hôpitaux.

L’auteur profite aussi radicalement de l’effet « l’anesthésie du coeur » que Bergson attribuait au rieur. Ce dernier, dans son essai sur la signification du rire, mettait l’accent sur l’insensibilité qui accompagne le rire et qui permet aux spectateurs de surmonter les situations les plus dérangeantes et désespérantes. L’indifférence est son milieu naturel et il permet le détachement.
Sans cette anesthésie en question, la pièce serait insupportable.

L’auteur manie ainsi de la dynamite ; il parvient à nous faire rire, à nous secouer de rire même, alors qu’il nous entraîne dans cette descente aux enfers, nous conduit au coeur du gâchis de ces vies.

Il nous propose un art qui fait voler en éclats le miroir devant lequel nous posons. Il y a dans ce théâtre un désir vital d’avoir les yeux ouverts et de porter un regard lucide sur le monde pour nous transmettre, avec la force et la violence de la vie et aussi (et surtout) avec du théâtre, une parole qui secoue, bouleverse et unit.


Projet de mise en scène

Je ne perds pas mon temps à faire un théâtre esthétique, beau, je fais un théâtre sale, laid, en rapport avec ma propre vision du monde. Je n’ai nulle envie d’évoquer le monde tel qu’il nous est montré, édulcoré, idyllique. J’aime regarder ce qui se trame à l’intérieur. Je fais un théâtre violent qui répond violemment à la violence que je ressens tout simplement autour de moi.
R. Garcia

Je n’ai pas grand-chose à ajouter sinon que j’aurais aimé que cette phrase soit de moi tant elle traduit au plus près et au plus juste la raison essentielle, fondamentale, pour laquelle je fais ce métier.

C’est également la raison pour laquelle je monte La cuisine d’Elvis.
J’aime le théâtre qui suscite la confrontation, qui dégage sa propre énergie.
Dur et avec ses idées.
Les propos des pièces que je monte sont toujours plus sociaux.
Je veux un théâtre proche du monde qui l’entoure, qui rend compte de la réalité de l’Individu.
Je veux monter cette pièce car pour une fois, la vie de famille avec ses scènes d’amour, de ménage, n’est pas gentiment codifiée. La plupart des scènes sont des ratages et la vie nous y est montrée de façon impitoyable, et ce n’est pas monnaie courante.
Ici, les êtres sont aux aguets et l’air qui les relie est chargé d’électricité.
On est dans la vie, en plein.
Dans le « Struggle for life ».
Sur le plateau, je veux que les personnages, en état de survie, secrètent toutes sortes de liquides, de larmes, de sueur, voire même de sperme. Et tout cela en s’enflammant.
Cette pièce est avant tout un franc bouquet de sensations, d’odeurs (bouffe, sueur…). Et je veux amener le spectateur à profiter de tout, à faire partie intégrante de l’histoire qui se déroule sous ses yeux.
Je veux qu’il soit voyeur.
Que la pièce fasse appel à ses sens.

Je veux amener les spectateurs à prendre du plaisir à voir ces quatre personnages s’exciter et se débattre.
Un plaisir dérangeant, qui l’accompagne au sortir de la salle et qui laisse des traces. C’est d’ailleurs essentiel pour moi. L’une des raisons d’être du théâtre. Le plus important, c’est le souvenir. L’émotion liée au souvenir.

Je veux être fidèle à l’auteur. Il va au bout des choses, nous ferons de même.
Pas de trucages, nous jouerons les scènes sans épargner personne ; ni les comédiens, ni les spectateurs.
Je veux tenter l’expérience.
Ni par provocation, ni par vulgarité, surtout pas, mais parce que la vie est telle que parfois, quand elle s’emballe, on en perd le contrôle.
C’est le propos de la pièce.
C’est ce que dit R. Garcia.
Et c’est ce que je veux montrer.
Je veux sur le fond et la forme que cela ressemble à une expérience de laboratoire qui débute de façon ordinaire et qui vire en reality-show.

Je veux faire un travail de table précis et développer avec chacun de mes comédiens les failles de leur personnage.
Ces failles constitueront le point de départ de leur (notre) travail.
Pour que leur propos soit sincère et pour donner une profondeur indispensable à la pièce. Car les affrontements auxquels on assiste ne sont pas là pour dire quelque chose, mais pour marquer le territoire.
Ou plus précisément pour laisser des traces dans le territoire de l’autre.

A travers leur errance, leurs confrontations, leur trajectoire somme toute commune, les drames personnels des personnages sont à lire en puzzle.
Je veux que les spectateurs, les devinent au compte gouttes.
Que sous leurs rires de surface, ils les découvrent, enfuis, graves, morcelés et secrets. Qu’ils perçoivent la profondeur du propos.
Il nous arrive à tous de parler sans écouter, d’écouter sans entendre et d’agir sans regarder. La distance entre ce qui est dit et ce qu’on veut dire, entre ce qu’on a dit et ce que l’on ressent, entre ce qu’on ressent et ce qui est, peut être énorme.

Nous en sommes tous conscients.
Nous en avons tous fait l’expérience à un moment ou à un autre.
C’est ce sentiment que je veux réveiller auprès des spectateurs.
Je veux les amener à décoder.
Car comme le dit Tarjei Vesaas : « On dit trop de bêtises et de contresens. Ce que l’on dit reste souvent par terre comme une paire de chaussures abîmées tandis que ce que l’on aurait voulu dire fait l’impression d’oiseaux volants. »

Un travail de profondeur sans lequel la pièce ne vaudrait pas la peine d’être montée.
Et encore moins d’être vue.

Je veux, de part notre travail (la dramaturgie, la direction d’acteur, la scénographie) faire pénétrer les spectateurs au coeur même de cette maison.
Je veux qu’ils reconnaissent sur le plateau ces coins, ces recoins de nos maisons, ces espaces où l’on se réfugie, entre la table de nuit et le mur, dans les moments d’écroulements, comme des bêtes qui se terrent.
Car dans l’apparence policée de nos claires habitations, il existe des recoins secrets que seuls les habitants connaissent.
Des traces à peine visibles sur les murs. Reconnaissables de eux seuls.

Je veux aussi que la structure de la pièce contraste avec le réalisme (cru) des situations.
Je veux confronter le jeu réaliste des acteurs avec la théâtralité de l’oeuvre.
Je veux confronter la brûlure du théâtre qui pose « pour de vrai », « ici et maintenant », dans l’imaginaire et le présent, dans l’illusion du « réel » avec la structure narrative de l’oeuvre qui propose une certaine distance théâtrale.
Les scènes sont en effet présentées sous une forme théâtrale puisqu’elles font toutes l’objet d’un prologue dont Jill est le fil conducteur.
Je veux tout en les plongeant au coeur de l’action, rappeler aux spectateurs par ces prologues, par les transitions (le passage d’une scène à l’autre se fera à vue afin de ne rien cacher du processus théâtral), par les interventions (chantées ou parlées et souvent voire toujours en inadéquation totale avec les situations en cours) de Dad, et par le décor (cfr scénographie), qu’ils sont au théâtre.

Et puis enfin, et surtout, en guise de présentation de l’ouverture du ZUT j’écrivais que nous voulions: « un lieu qui parle de l’homme contemporain, de ses comportements, ses aspirations, ses idées, ses contradictions, et qui fait réfléchir à la place qu’il occupe dans le monde.
Un lieu qui tente de « saisir au plus près et au plus juste la vie dans toute sa complexe simplicité. ».
Un lieu intime qui nous fait vivre des expériences émouvantes, troublantes et dérangeantes, qui marquent le spectateur et l’accompagnent au sortir du spectacle. »
La condition essentielle pour la mise en scène de cette pièce est que, malgré toutes les bizarreries, l’être humain reste visible. C’est fondamental. Si l’on ne perçoit que la surface des choses, une succession de scène drôles, osées voire provocatrices, cela risque de devenir un spectacle putassier et rien de plus.
Ce qui m’importe c’est que l’on comprenne que ce sont des êtres qui souffrent comme des chiens de leur propre existence et de leur incapacité à communiquer entre eux, que même derrière la pire des perversions se cache un incroyable désir, de libération, d’affection, d’amour.

En proposant La cuisine d’Elvis je crois être fidèle à la ligne de conduite que nous nous sommes fixée.


Mot de la scénographe

Suite à ma lecture de la pièce et aux discussions avec Georges Lini, il m’a semblé important de traiter la position du public dans le lieu. En effet, j’aimerais que celui-ci soit intégré au décor, qu’il soit en position d’intrus, de voyeur.
Il entrera dans la salle par l’appartement, par la même porte empruntée par les protagonistes de l’histoire.

Au départ l’appartement, le lieu, devra nous paraître familier, mais petit à petit, nous remarquerons des étrangetés, des anomalies. Les choses nous apparaissent sous un angle nouveau. Les boutons du four clignotent en rythme, les brûleurs de la gazinière scintillent d’une lumière colorée. Dad chante Elvis et l’appartement a muté en juke-box géant.
Les objets nous surprennent par leur dimension magique.

Espace mental ? Fantasme ?

Pour troubler la perception du spectateur, j’ai proposé que nous mêlions le vrai et le faux. Les murs de l’appartement seront traités en impression photographique à échelle réelle. De vraies photos, de vrais appartements, avec de vrais murs. On y accrochera des objets réels, un tableau, un porte- manteau….

Les portes seront en photo exceptée celle de l’entrée.

La contrainte de traiter plusieurs espaces en un nous permet aussi de jouer avec des bascules de lumières pour animer le lieu en différents endroits. La salle de bain n’est visible que par un carreau de plexis floutté. Une silhouette passe derrière. Au même moment Jill cuisine, Mam disparaît au fond du couloir.
Nous devons sentir cette proximité qui interdit l’intimité.

Anne Guilleray, scénographe