par Yves Ravey
Extraits de la correspondance de Yves Ravey à Joël Jouanneau
Tu vois comme c'est bizarre, mais ce que j'ai à dire concernant Pilgrim, c'est que je l'ai écrit de l'autre côté de la barrière, du côté de la mort, dans la mort. C'est d'où je suis issu. Et je le comprends aujourd'hui comme une évidence alors que, vois-tu, nous passons notre temps à courir après des chimères.
Je relisais le texte ce matin, je disais que c'était cohérent, habité par ce que je sais de la douleur. Je crois. Je crois avoir disposé un paysage inacceptable.
Je ne ressens l'existence que dans la mesure où je la subis et où je me tais. Ainsi, je pense que l'instrument idéal de la dictature est le langage. Ces mots qui sortent de notre bouche se dirigent automatiquement contre nous. Ce que je dis est renvoyé contre moi, c'est en disant que j'exprime le désir de me taire.
Cela étant posé, et j'en suis convaincu, c'est pour cette raison intime que j'ai honte du discours qui m'est propre, c'est pour cette raison que je n'accepte pas que mes personnages se dévoilent. Le miracle que vous opérez en acceptant de me lire, c'est que vous donnez vie à quelque chose qui m'opprime. Ce qui pose essentiellement le problème de la catégorie théâtre et le problème de la catégorie roman. Je veux les distinguer, car ces catégories ne se confondent pas. Or, dans ma tête, c'est le discours oral qui prévaut, la violence du discours intérieur, parce que je n'ai pas de droit de parole. Cela est vrai, je n'ai pas le droit de dire ce que je pense, ou alors, cela signifierait que je parle dans le vide. Le langage est le nœud de ma contradiction.
L'ensemble de ce pourquoi je trouve l'énergie d'exister, c'est cette polyphonie intérieure, qui m'empêche de dormir, qui m'empêche de penser, qui construit une histoire imaginaire, laquelle se nourrit de l'histoire qui se déroule sous mes yeux, sous les yeux de mes contemporains.
Il n'existe pas de trajet aller et retour entre les personnages, leur discours, et ce que j'entends profusément à la radio, il existe seulement des connexions de hasard, et c'est sur ce hasard social que je me décide à converser, oui, si je devais mourir, ce serait à cause du hasard social, car les conventions littéraires et sociales sont celles-ci qui étouffent mes personnages, les empêchent de parler, de respirer, de vivre une vie décente de personnage.
Sur l'écriture, est tombée la totalité de la pensée, qui ne respire plus parce qu'on la met à mort. Savez-vous comment on s'y prend ? On la remplace, la pensée, par son succédané, qui hante les couloirs artificiels des discours non libres, les faux discours romanesques.
La véritable oppression qui se joue au jour d'aujourd'hui, c'est sur le langage qu'elle s'effectue ; celui qui meurt de faim n'a pas de langue pour exprimer qu'il a faim. Celui qui meurt de tristesse, dans son foyer, dans le recoin intime de son salon, n'a plus rien pour dire qu'il est infiniment triste de voir les jours se succéder au jour, et nous sommes piégés, dès le premier jour piégés, parce que rien ne nous est offert, comme cadeau de vie, que la soustraction du plaisir à la somme de nos activités.