Ce qui d’emblée surprend en feuilletant la pièce d’ Yves Ravey, c’est l’ampleur de certaines répliques, notamment celles d’Angelica Pilgrim, le personnage-pivot du
drame ; comme si le théâtre s’oubliait en tant que genre pour basculer dans la forme romanesque. Cet effet est accentué par la compacité typographique de l’édition
publique et la rareté des indications scéniques.
D’abord homme de roman, Yves Ravey fait confiance au lecteur : les informations de lieux et de temps, il faut aller les chercher au coeur de ce qui est proféré , au détour
d’une allusion, dans les plis d’une remarque ou d’un reproche ; alors cette longue phrase aux allures musicales s’éclaire comme la chronique obsédante – égrenée sur plus
d’un an – d’une dispute de survivants : les héritiers d’une guerre civile oubliée, les habitants de Drau, l’ énigmatique localit qui n’a plus rien voulu savoir de ses
massacres.
La cocasserie de cette fable, c’est qu’il aura fallu la pugnacité marchande et le goût du lucre d’un petit fossoyeur pour que les victimes de ces crimes retrouvent un nom devant
la communauté et, qui sait, devant l’Histoire…
Quand débute la pièce, c’est la veuve du fossoyeur qui a repris le flambeau ; la voilà, moderne Antigone, qui fait voyager les défunts en sens
inverse ; objectif : ramener les corps à la surface et les nommer.
Angelica Pilgim est une vestale hallucinée et la braise qui ne doit pa s s’éteindre, c’est elle-même. Elle avance comme un monolithe en mission et il le faut, car son temple est
le temple du business.
Dans le texte d’Yves Ravey, la ville de Drau emprunte son nom à une rivière autrichienne qui, longeant la Hongrie via les restes de l’ex-Yougoslavie, finit sa course dans les eaux
du Danube. Dans ce texte, on compte l’argent en francs ; les personnages ont des noms à consonances anglo-saxonnes, slaves ou latines ; les banques, des noms
de villes bavaroises ; les femmes, des noms d’entraîneuses de cabaret ; les hommes, des noms d’universités britanniques ou de contrées irlandaises. Mais alors
que manifestement les mois s’écoulent, nous n’avons aucune précision sur l’époque du récit : aucune date n’est donnée ; sinon peut-être un seul repère
temporel : Donowitz s’offre une voiture américaine de la fin des années soixante, mais rien ne nous dit qu’elle soit neuve.
En arrière plan donc, le bruit de fond, le déferlement d’une rumeur qui nous racontent la mise à mal d’une Europe, brassée, malmenée, ravagée par les totalitarismes du vingtième
siècle. C’est bien sûr de ces empilements allusifs, de ces plissements d’époques, de ces incertitudes temporelles, que nous ramènerons à la surface la matière visuelle de notre
spectacle ; à la façon d’Yves Ravey creusant inlassablement son théâtre dans le terreau romanesque.
Alain Chambon - 2004