C'est un diminutif. Une forme plus courte, d'où tout gras théâtral est enlevé, un drame si concentré qu'il se dépouille du sentiment humain. L'opérette s'obtient par
sauts, coupes, épures brusques, par érosion demeurent les restes durs, les arêtes rythmiques, les croisements de forces, la structure, les émouvants restes humains. L'homme, dans
l'opérette, est touchant par son absence : « On reconnaîtra les ossements humains à ce qu'ils portaient des yeux. » C'est une forme acérée, un théâtre acide et en
relief : une eau-forte. La pâte théâtrale humaine a disparu : reste le trait, l'élan, la gravure, le tranchant du geste. Par projections, bonds projetés, par passage
d'un plan à l'autre, par pointillés, par découpes, le théâtre vient ici se débarrasser du tendre, du plaintif, des à-peu-près du coeur, du partage ému. Plus rien à déplorer voici
les squelettes dansants. L'opérette : ossature et forme cruelle du théâtre.
C'est un ragtime. C'est-à-dire littéralement un temps déchiré, en haillons. L'action avance sans but par irruption de personnages rythmiques. Affublés d'un air
animalesque ou trop humain, ils entrent, traînant en séquelles ritournelles et romances. Le temps avance par secousses de l'espace : le public vient voir se percuter
des sentiments — s'entrechoquer la vie contradictoire. Sur scène, quelque chose de nous n'est pas loin de s'affranchir de l'identité humaine. L'homme est ici peint tel
qu'il est irreprésentable.
Entrent des marionnettes vivantes dont le centre est creusé. Au coeur de l'homme, personne : l'émotion c'est le mouvement... Il y entre, il y danse, il y chute, non des
individus mais des sujets accidentés. Des verbes tombent. Comme dans le nô : pas de personnages mais des vêtements habités. Vêtus de langues, voici des masques, des
cavaliers et des dames d'anatomie, tournant en cercles, quadrilles, carrés, constellations comme les personnes d'un jeu de cartes. Souffrance du Valet de carreau. Joie du
8.
Ici les humains s'entrecroisent et se récitent les symptômes des choses jamais dites ; ils passent à l'action sans agir, se multiplient non par la sexualité — trop
facile ! — mais par passage des portes scissipares. L'entrée est sortie. Ici, à l'opérette, la tête humaine fait marche arrière et va de l'avant, comme un pendule verbal,
ballant çà et là : c'est l'horloge à dire alternativement oui et non... Le cercueil — machine à dire la suite — croise le chariot à chanter six cents fois la même chose.
Entre deux scènes, soudain : le trauma, le foudroiement, la commotion et le passage d'un monde à l'autre. L'aperçu brusque — donné et ôté, vu en zigzag, par déchirement — que
nous sommes étrangers au temps et cependant, par le langage, croisés, tissés à lui.
Musique montante et qui descend : une opérette, c'est chaviré... Sur le plancher des planches, houleuse, roulant, la musique fleurit là où on ne l'attend pas ; le
chant improviste supplante la parole comme un printemps brusque... Pourquoi chantent-ils ceux qui chantent ? parce qu'ils mentent ? chantent-ils
d'émotion ? par lapsus ? Mentent-ils tout ce qu'ils chantent ? Sont-ils des marranes qui diraient en musique ce qui ne peut plus s'entendre en paroles ?
L'accordéon est amoureux d'eux et leur soupire : Ni dieux ni maîtres.
...
Valère Novarina
Devant la parole- éd. P.O.L., 1999