Vous êtes issu du champ de la danse et de la performance : comment cela a-t-il influencé votre manière de faire du théâtre ?
Avant de fonder ma compagnie, j’ai joué dans toutes sortes de spectacles, du théâtre alternatif et expérimental au cabaret classique, en passant par la danse contemporaine. Parallèlement, je me passionne pour la musique et la danse folkloriques hongroises, dont j’ai une bonne connaissance.L’influence de la danse était surtout perceptible dans Common Bondage, mon premier spectacle. Depuis, le texte et la narration, la musique et le chant, occupent une place au moins aussi importante dans mes projets. Quoi qu’il en soit, j’accorde toujours de l’attention aux mouvements des acteurs, et tous les gestes qui ressemblent à de la danse dans mes spectacles sont chorégraphiés précisément,même si c’est de manière très simple.
Quel a été le point de départ de cet Opéra paysan ?Cherchiez-vous d’abord à écrire un opéra ou à travailler sur le texte de John Gay ?
L’Opéra paysan fait partie des spectacles dont la forme a inspiré le sujet. Je cherchais à utiliser certaines lamentations de la musique folklorique transsylvanienne comme lignes directrices de la dramaturgie. Je connais au moins deux cents chants traditionnels et j’en ai choisi quelques-uns qui sont devenus les arias – ces parties durant lesquelles les personnages se tournent vers le public pour chanter leurs peines, exprimer leurs émotions profondes. Pour écrire les récitatifs,nous avons utilisé de la musique baroque pour cordes, et dans ce cas, le texte est venu en premier – texte à partir duquel Benedek Darvas a ensuite composé la partition. Même si nous chantons pendant toute la durée du spectacle, nous ne considérons pas ce dernier comme un opéra, mais plutôt comme une pièce de théâtre d’un type particulier dans lequel la musique serait utilisée pour rehausser, élever des situations réalistes. Cela n’a rien à voir avec L’Opéra des gueux de John Gay.
Pourquoi alors avoir choisi la structure de l’opéra baroque ?
La musique instrumentale pour cordes de Transsylvanie tire son origine du baroque. C’est pourquoi les deux matériaux musicaux qui constituent la pièce, en apparence si différents – les chants folkloriques des arias et le reste de la musique–, finissent par former une pièce musicale homogène. L’Opéra paysan est une pièce-clé dans le travail de notre compagnie, mais aussi dans le paysage théâtral hongrois – une expérience qui n’avait jamais été tentée jusque-là.
Vous avez déclaré un jour que “c’est à travers le comique et l’ironie que nous pouvons faire l’expérience du tragique” : dans quelle mesure cela s’applique-t-il au présent spectacle ?
Depuis l’Antiquité grecque, nous savons que le “pur tragique” peut très bien fonctionner. Dans notre théâtre, le public rit beaucoup, mais vers la fin, ces rires commencent à se glacer, à se figer : ce mélange entre le comique et le tragique est caractéristique de notre travail. Malheureusement, une partie des spectacteurs a cru qu’il s’agissait d’une simple parodie d’opéra – dans leur cas, notre propos artistique n’a pas atteint son but.
Comment travaillent un metteur en scène et une compagnie de théâtre en Hongrie aujourd’hui ? Quelle résonance votre travail peut-il avoir dans le contexte d’une Union européenne élargie ?
Nous travaillons dans une petite salle : parmi toutes les troupes qui l’occupent, nous sommes celle qui joue le plus souvent et dont les spectacles attirent le plus grand
nombre de spectateurs. Même si nous avonsgagné de nombreux prix et si notre compagnie est considérée comme l’une des meilleures de Hongrie, nous sommes en permanence en
situation de crise financière.Nos subventions ne représentent que la moitié de ce dont nous aurions besoin,et il n’y a aucun espoir pour que cette situation change dans le
futur. Les acteurs de la compagnie sont obligés d’accepter de nombreux petits boulots, ce qui ne facilite pas notre travail–sans pour autant, j’espère, que cela diminue la
qualité artistique de ce que nous faisons.
Ecoutez la musique folklorique transsylvanienne : vous y découvrirez des motifs roumains,tziganes, juifs,serbes, saxons, arméniens – sans parler des influences baroques que j’ai
déjà évoquées. Du fait de sa situation géographique et de sa fermeture sur l’extérieur durant l’ère Ceausescu, la musique folklorique a très peuchangé. Regarder L’Opéra
paysan, c’est avoir une vision fugitive de l’Europe des temps passés. En outre, l’histoire–qui joue avec le motif du migrant–pourra sembler familière à unpublic français,
si l’on songe par exemple à une pièce telle que Le Malentendu d’Albert Camus. Je pense que L’Opéra paysan, tout comme le reste de nos spectacles, est aussi
compréhensible dans un contexte européen que dans un contexte hongrois.
Propos recueillis par David Sanson