Interview d’Anne Carrard
Parue dans le journal du Théâtre Vidy-Lausanne
Comment est né ce projet de monter «LNA ou une voix solitaire» ?
J’ai l’habitude de mettre de côté des textes, soit parce qu’ils me touchent beaucoup, soit dans l’idée de les monter en spectacle. J’ai ressorti ce livre en 2006, à l’approche du vingtième anniversaire de Tchernobyl, car c’était l’occasion de travailler en lien avec l’actualité. Au départ, ce témoignage ne m’a pas forcément touchée parce qu’il traitait de la catastrophe nucléaire, mais pour son aspect profondément humain, et parce que c’est l’histoire d’une femme amoureuse. C’est pour ces raisons que je l’avais mis de côté. Porter à la scène ce récit permettait de parler de Tchernobyl d’une manière artistique, et d’offrir ainsi un autre regard, différent de celui des médias.
Quelles images vous viennent à l’esprit à l’évocation de Tchernobyl ?
Que des choses horribles ! C’est bizarre, parce que dans mes souvenirs tout est gris, alors que cela s’est produit au mois d’avril. Dans le texte, Elena parle d’ailleurs de soleil, d’une fête, mais aussi de toutes les images qu’on nous a montrées : des enfants déformés, des champignons, une centrale explosée. Rien de festif ni de lumineux…
« On ne peut pas le raconter, on ne peut pas l’écrire », répète Elena. Pour quelle raison ?
Les descriptions des quatorze derniers jours de la vie de son mari sont tellement hors réalité qu’on a le sentiment que c’est quelque chose qui n’a pas pu se produire. D’autant plus qu’Elena n’a pas compris ce qu’il se passait. Il n’y a pas de mots pour décrire l’horreur de la décomposition du corps de l’homme qu’on aime. Par ailleurs, la radiation a quelque chose d’intouchable, car elle est imperceptible.
Quel est votre rapport au rôle d’Elena ?
Je pensais que j’arriverais à me détacher facilement de ce personnage, mais en fait pas du tout, parce que c’est une femme qui a exactement mon âge. Et le fait qu’il s’agit d’une réalité vécue me perturbe totalement. A la première lecture, il y avait une sorte de barrière entre le livre et moi. Mais une fois que j’ai appris le texte et que je me suis mise dans le rôle de cette femme, c’était tout différent. J’ai dû me faire violence, car j’ai été très troublée par la dureté de son récit et la grandeur de son amour.
La courageuse femme brave tous les dangers pour rester auprès de l’homme qu’elle aime, jusqu’à la fin. Elle s’introduit dans la chambre pressurisée où repose son mari agonisant, en prenant ainsi le risque de perdre l’enfant qu’elle porte…
On n’informait pas la population ukrainienne des dangers liés à la radiation, donc Elena n’était pas consciente des enjeux. Les lits étaient rafistolés avec des bouts de scotch.
Les infirmiers et les civils ne portaient pas forcément de masques, contrairement aux militaires...
Ce qui m’impressionne, c’est la force de cette femme, malgré sa souffrance : elle savait qu’elle allait perdre son mari, mais son unique but était de rester aux côtés de
l’homme qu’elle aime.
Par moments, elle s’énerve aussi contre les autorités, qui ne lui ont donné aucun renseignement. A l’enterrement de son mari, on ne lui a même pas offert la possibilité de voir le
corps, car le gouvernement faisait tout pour cacher ces victimes. Par moments, Elena a même eu l’impression que son mari était un criminel.
« Je lui disais je t’aime mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais. » Au-delà de la spécificité de la situation, la pièce évoque un thème universel : la violence de la séparation avec un être cher, et ce qu’elle nous révèle…
Je pense qu’on peut totalement détacher ce texte de la catastrophe de Tchernobyl. Bien souvent, malheureusement, on se rend compte un peu tard des sentiments que l’on éprouve pour les gens qui sont partis. Elena qui crie tout son amour et se bat. C’est d’une grande tristesse, mais par moments elle est joyeuse, car elle se réfugie dans une nostalgie qui lui plaît.
Ce monologue est rehaussé par la projection d’une vidéo, ainsi que par le danseur Nicholas Pettit. Qu’apporte la présence de ce personnage évoquant le mari d’Elena?
Tout le soutien du monde ! Il y a trois univers : le témoignage d’Elena, un écran, et enfin le danseur, qui danse sur les mots. On se soutient mutuellement, il y a une réelle écoute. Nicholas Pettit adapte sa chorégraphie en fonction de mes paroles. Il ne s’agit pas du tout d’improvisation, mais d’un échange dans deux espace totalement distincts. Ce monologue est dur, très cru, et c’est épuisant d’avoir le regard fixe sur quelqu’un. La présence de deux autres univers visuels offre donc la possibilité au spectateur de s’évader quelques instants.
Vous n’étiez pas montée sur les planches depuis 2001. Ce monologue représente-til une prise de risque pour vous?
C’est un énorme défi… Et en même temps, ce monologue m’a semblé une évidence. Je ne peux pas expliquer pourquoi, mais je me sentais prête. Les circonstances ont fait que c’était le moment idéal pour interpréter ce rôle. J’avais envie de faire confiance au metteur en scène, avec qui j’avais déjà travaillé. Ce récit est le témoignage d’une femme recueilli par une autre femme, et cet aspect me touche beaucoup. Dans le monde, la femme est à mes yeux la base solide d’un couple. Sa force, à la fois dans le couple et dans le monde, me paraît donc fondamentale. La journaliste, Svetlana Alexievitch, se définit comme une « femme oreille ». Sa démarche m’intéresse beaucoup : elle part seule, avec son micro, pour recueillir des témoignages. Elle s’est notamment rendue en Afghanistan, et s’est aussi penchée sur la Seconde Guerre Mondiale. Elle s’intéresse à la sensibilité des gens et cherche à comprendre comment ils ont vécu ces événements.
Le grand public vous connaît davantage comme présentatrice de radio et de télévision, mais moins comme comédienne -alors que vous avez suivi le cours Florent à Paris et joué dans plusieurs spectacles. Etes-vous agacée d’être parfois « cataloguée » dans le monde du théâtre comme une personnalité issue des médias ?
Pas du tout, car je n’ai jamais ressenti le poids d’une étiquette. Quand je présente des émissions à la radio et à la télévision, je me crée des personnages et croise des gens improbables. Pour moi, ce qui compte est d’aller au bout des choses et de croire en ce que je fais. Il y a un énorme décalage entre mes activités à la télévision, au théâtre, en chant, et cette diversité fait partie de moi. Je suis comme une étincelle ! J’ai besoin d’explorer différents domaines. Je m’ennuierais à mourir si je devais me limiter à un seul univers.
Propos recueillis par Marie Bertholet.