En se fondant sur l’intensité des échanges qui naîtront de la diversité des expériences, nous souhaitons interroger nos représentations du monde avec 15 artistes : acteurs,
musicien, vidéaste, marionnettiste, vivant en Europe et dans la zone océan Indien.
Je vous invite à faire un voyage au pays des vies qui grouillent autour de vous, je vous invite à écouter des hommes et des femmes d’aujourd’hui, dire le monde qui est venu à eux
et qui s’est installé, sans que personne ne sache ni comment, ni pourquoi, sur le pas de leur porte. Exactement à l’endroit où ils sont venus au monde.
Naître ici ou là, naître riche ou pauvre, beau ou laid, blanc ou noir, jaune ou métis, naître et être là.
Un spectacle-voyage, carnet de route où ma fuite pourra se déployer dans la peau des autres, dans la morsure de leurs dents blanches croquant et déchirant la vie et pour certains
d’entre eux la mort.
Je vous invite à découvrir les grands et petits mensonges qui jonchent les avenues bitumées des villes du monde, et ceux des ruelles en terre battue où des pieds nus ou chaussés,
écorchés ou manucurés, ont martelé les sols, ont marqué la cadence, ont dansé, ont couru, ont pris peur, ont semé la mort et la terreur, ont fui, ont trouvé compagnes et
compagnons. Et si ces pieds pouvaient parler, ils nous diraient tant de choses que nos oreilles en bourdonneraient des mois après.
La vérité du monde tient dans la capacité des hommes et des femmes à pouvoir dire en tout lieu et à toute heure : «Non ! Cela n’est pas vrai, tout ce qu’il y a ici
devant vous n’est qu’illusion, je vais vous raconter comment cela s’est passé exactement.»
Chaque vérité, bonne ou mauvaise, dissimule un mensonge tout aussi véridique. Mais le mensonge n’est-il pas aussi le rêve ? N’est-il pas un écran entre les hommes et la
complexité de l’univers ?
Légendes, histoires, contes, mythologies, croyances, fables : autant d’expressions du mensonge et de la vérité mêlés.
Bien sûr il faudra bien faire quelques haltes en ces endroits de notre histoire commune et en premier lieu se poser la question des origines : Comment le monde est-il venu au
monde ? Comment était le grand début de notre histoire ?
Les origines, la belle affaire ! De quelle origine es-tu ?
Nom, prénom, papiers, passeport, identité ! Non toi tu ne passes pas ! Reste chez toi ! N’entre pas ici.
Les frontières ne sont pas seulement dans la tête.
Partout des fils barbelés, des lignes à hautes tensions, des chiens de garde, des miradors. Oui, le monde est divisé, quadrillé, organisé, on ne touche pas à l’œil du cyclope qui
veille sur le bon ordre des choses.
Mounir le Comorien ne pourra jamais retrouver ses cousins de Mayotte et s’il prend le koissa-koissa (petit boutre comorien) il devra attendre la nuit pour franchir clandestinement
la barrière de corail. Sur les plages de la belle Mayotte, les cadavres se relèvent chaque nuit le ventre gonflé et les yeux tuméfiés, et dans le fracas de la houle, hurlent leur
peur et les rêves perdus.
Dans les maisons de plus en plus de lumières bleutées qui clignotent et qui tissent une immense toile sur laquelle viennent se coller comme des «papillons-la-lampe» les yeux des
vivants et peut-être bientôt aussi ceux des morts. L’agitation des lumières est à son comble.
Et l’on pourrait croire que la vérité est lumineuse, en réalité jour après jour elle s’obscurcit. Plus le monde rétrécit, plus la vérité s’obscurcit. Et, sans le savoir, beaucoup
deviennent aveugles à force de scruter les lumières bleutées.
Au jeu de la vérité, les dés sont pipés et les cartes sont truquées.
Je vous invite à venir découvrir non pas une, mais des vérités, non pas une, mais des histoires, des histoires de vie, des histoires d’amour, de mort, de chair, des histoires de
rien du tout que l’on trouve à bon marché dans n’importe quelle échoppe de Tananarive, de Johannesburg ou de Saint-Denis de la Réunion.
Il n’y aura aucune réponse mais seulement des questions.
L’acteur au cœur de cette expédition en chair inconnue.
L’acteur avec ses failles, ses imperfections, ses fragilités mais aussi la densité de son intériorité.
Chacun comme un sixième continent qui serait à découvrir.
Non pas seulement des acteurs et des actrices, mais avant toute chose des hommes et des femmes qui ont accepté de ne pas tout fonder sur leurs certitudes, qui ont accepté de
partager des fragments de leur vie, de leurs vérités et mensonges, de leurs rêves et de leurs imaginaires.
Ahmed Madani - janvier 2006
Intentions
Des hommes, des femmes sur des terres différentes, sous des cieux différents sont vivants, se reproduisent, vivent de rêves et d’espoirs.
Les uns ont depuis longtemps, pour beaucoup d’entre eux en tout cas, résolu la question des besoins biologiques fondamentaux, ils s’activent, travaillent, ont des loisirs,
consomment, vivent entourés d’objets et participent à la gestion du monde. Les autres ont le souci de se nourrir, de se loger, de s’assurer un avenir.
Les modes de pensée et d’appréhension du monde, bien que très différents, imperceptiblement s’organisent pour définir une seule et radicale vision du monde : acheter, vendre,
consommer, jeter.
Ces laboratoires souhaitent engager une recherche poétique, esthétique, philosophique sur le sens que les uns et les autres donnent à leur vie. C’est à la recherche de notre
profonde humanité que nous souhaitons aller. C’est à partir de la réalité matérielle, à partir des conditions de vie des uns et des autres, que nous allons dévoiler ces multiples
visions du monde. Partir des singularités des récits de vie, des histoires de chacun, pour rendre compte de ce qui rassemble ou sépare, de ce qui peut fonder ou infonder notre
possibilité de vivre ensemble.
Laboratoire n°1 : Le monde est petit
Ce premier chantier s’est déroulé du 7 juin au 2 juillet 2004 à La Réunion.
Il était dirigé par Ahmed Madani, assisté de Joan Mompart (comédien) et François-Louis Athénas (photographe). Il a réuni 16 participants venus des Comores, de Madagascar, du
Malawi, de l’Ile Maurice, de Mayotte, de Suisse et de la Réunion.
Laboratoire n° 2 : Des mondes et des mots
Ce deuxième chantier s’est déroulé du 1er au 22 mai 2005 à Madagascar.
Il était dirigé par Ahmed Madani, assisté de Joan Mompart (comédien) et Christophe Séchet (créateur sonore). Il a réuni 19 participants venus des Comores, de France, de
Madagascar, du Maroc, de l’Ile Maurice, de Mayotte, du Mozambique, de Suisse et de la Réunion.
Laboratoire n°3 : Rêver le monde
Ce troisième et dernier chantier s’est déroulé du 22 février au 4 mars 2006 à La Comédie de Genève en Suisse. Il était dirigé par Ahmed Madani, assisté de Joan Mompart (comédien).
Il a réuni 19 participants venus d’Afrique du Sud, de Belgique, des Comores, de Guadeloupe, d’Haïti, de l’Île Rodrigues, de Madagascar, de Suisse et de la Réunion.