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C'est une utopie, un rêve, juste une fable, un jeu de rôles, le Monde...

C'est une utopie, un rêve, juste une fable, un jeu de rôles, le Monde comme un Théâtre, une représentation imaginaire de la réalité.
Passer de l'autre côté du miroir, jouer avec son double, vivre la vie à l'envers, être exactement le contraire de ce qu'on fût.
On fait naufrage, on est mort ou on faillit l'être, nous avons quitté notre Univers, nous sommes désormais dans l'autre Monde, celui-là que nous ne connaissons pas, ce monde qu'on nous a promis ou dont on nous a menacé, l'au-delà peut-être, le paradis ou l'enfer, le contraire exactement de notre vie antérieure.
Cet endroit d'après la Mort, cet endroit joyeux des principes simplistes: "les premiers seront les derniers" et inversement. Nous sommes sur le théâtre Juste se retourner, et devenir l'Autre.
Nous sommes sur une île, nous avons coupé les ponts, rompus les amarres, brûlés nos vaisseaux, nous sommes seuls, entre nous, les êtres humains, plus rien ne nous rattache à la réalité, transportés et modifiés par un voyage immobile et définitif.
Nous sommes dans le monde à l'envers, le monde double et inversé du nôtre. Est-ce que nous sommes, toujours la même histoire, des vivants qui nous croyons morts ou des morts qui doutons de notre vie? Est-ce que nous sommes dans le faux ou la réalité et pour combien de temps ?
Nous serons désormais prisonniers ou nous sommes vainqueurs, maîtres du Monde ou esclaves de l'enfermement.
Mais est-ce que nous ne commettrons pas aussitôt les mêmes erreurs, les hommes et les femmes n'oublient ils pas immédiatement les promesses qu'ils se firent, les résolutions qu'ils prirent? Ne recommenceront nous pas à l'envers, rôles échangés, la même pièce, le même jeu, la même comédie?
Le monde n'existe pas, il est ce que nous sommes, il est ce que nous voulons qu'il soit, nous le construirons bon et généreux ou dur et tyrannique. Nous sommes responsables de notre rôle, il suffit de prendre sa place. La mise en scène de notre théâtre, nous en sommes responsables.
On se réveillera peut-être, on pourra repartir, revenir sur la terre, obtenir de Dieu ou du maître de l'Ile, le meneur de jeu , le directeur du sanatorium, la Cité Parfaite, une remise de peine, recommencer, jouer une fois encore notre propre rôle, quitter notre personnage et redevenir une vraie personne, obtenir un épilogue heureux et sinistre à la fois: rien ne bouge, tout est immobile, ce n'était qu'une hypothèse, un mensonge. Le Monde et les hommes ne changent jamais.

Jean-Luc Lagarce