L’homme des giboulées est la confrontation de deux générations. Quarante années séparent Maurice de Marie. Il y a là, bien sûr, deux façons de vivre mais
surtout deux façons de “vivre l’autre”. Celle de Maurice est butée. L’autre, au fond, n’existe que par la force de l’habitude (des habitudes). Celle de Marie est ouverte. Tout
reste toujours possible avec l’autre, pour peu que l’on admette qu’il n’y a pas de vérité acquise, la vérité étant une matière vivante.
Deux générations donc: l’une très arrêtée dans une éducation, dans des certitudes, des silences, dans un égoïsme ordinaire. L’autre, livrée à ses intuitions, livrée à
elle-même ; incertaine mais volontaire, démunie souvent.
La génération de Maurice (65 ans) “n’a rien voulu voir”. Elle s’est réfugiée dans une bonne conscience. “Les choses sont ainsi”. La génération de Marie, elle,
s’expose aux doutes, à l’exigence d’une certaine innocence. Fragile: “rien n’est acquis”. Lorsque survient le drame (la mort d’un très proche ici la fille de l’un et la mère de
l’autre), chacun va réagir comme il peut, comme il le sent. Maurice, celui qui se doit d’être exemplaire, sera frappé de plein fouet. Ce n’est pas seulement lorsque les gens
meurent (sa fille donc) qu’il faut leur tenir la main. En fait, cette main, qu’il a peur de prendre dans les derniers instants, il réalise que tout au long de sa vie, il l’a
ignorée. Alors il s’enfuit.
Marie, assise près du lit de sa mère, prend sa main comme on prend la main d’un enfant pour continuer le voyage avec elle. Comme deux enfants complices et perdus. Éperdus enfin.
A travers ce conflit de générations, c’est le rôle de la main qui est en question. Pour Maurice, la main “de l’autre” n’existe pas (plus). A chacun “de se prendre en
main”. C’est la vie. Pour Marie, la main de l’autre est le seul lien entre la vie et la mort.
L’homme des giboulées raconte certes un conflit de générations, mais il raconte aussi et surtout que le rôle de la main est sans doute le rôle le plus mystérieux de la comédie
humaine. C’est un rôle vertigineux.
Philippe Faure