L'univers plastique de Jan Fabre est un palais de glaces. Ceci vaut autant pour ses images métaphoriques que pour les personnages qui leur font pendant dans son théâtre, tels que le sosie, le jumeau, le perroquet, le singe, etc. Ces personnages et métaphores, à la recherche de leur identité, en arrivent souvent à la conclusion que celle-ci est « empruntée » ou qu'elle se multiplie. En tout cas, elle est rarement univoque.
Dans L'Empereur de la perte, un personnage clownesque tente obstinément, à l'instar d'un Tommy Cooper, d'accomplir un tour de magie « original » (car « c'est en forgeant que l'on devient forgeron » – mais il échoue à chaque fois. Être la risée du public fait partie du jeu et il le sait. Ce personnage est plus qu'un clown dans la mesure où il prend son existence résolument au sérieux, tout en étant conscient du revers de la médaille : la dimension tragique et par conséquent également comique de la destinée humaine. Au cours de ses « numéros » il tient un discours philosophique, une sorte de plaidoyer existentialiste pour sa raison d'être : « je suis capable de tout oublier, sauf le refus », un éloge clair de la quête de la beauté, du sublime, « rêver le rêve insoluble ». Dans ce texte, l'auteur Fabre remet en question le statut de l'artiste, qui, tel Sisyphe est condamné à la répétition – c'est en forgeant que l'on devient forgeron – et d'échouer dans ses tâches, d'où le titre du spectacle. L'artiste a beau être l'empereur de l'immatériel et de l'inaccessible et être passé maître en la matière, il sait d'emblée que son ambition le dépasse et qu'elle relève d'un autre ordre.
La dualité est le propre de ce personnage et l'acteur Dirk Roofthooft l'incarne avec un grand sens du drame. Il sait créer le champ de tension idoine entre un message radical, absolu (« je suis capable de tout oublier, sauf le refus ») et un comportement clownesque agrémenté de remarques triviales du même acabit. C'est précisément la virtuosité avec laquelle l'acteur donne corps à son personnage dans tous ses registres, qui confère au spectacle la juste mesure de sa complexité.
L'Empereur de la perte témoigne d'une beauté de l'échec au rythme du pouls et du rêve. Le personnage « se bouffe le cœur », un cœur devenu trop grand et qu'il extrait à proprement dire de son corps, lui permettant ainsi de mener une vie autonome. À la fin du spectacle, il émet une prédiction qui est à la fois une référence à la seconde partie de la trilogie : « Car je crois qu'il me pousse des ailes dans le dos. J'en suis convaincu à présent. Des ailes poussent dans mon dos. »
La suite de ce spectacle, Le Roi du plagiat, met en scène un « ange » quelque peu timide. Cet « ange » s'inspire des « singes bavards » et désire devenir un acteur. L'élément récurrent de la trilogie L'Empereur de la perte, Le Roi du plagiat et L'Employé de la Beauté est Dirk Roofthooft, qui, grâce à sa présence scénique très physique et son jeu très varié, reçoit là des rôles taillés sur mesure.
Dans ce spectacle, l'auteur, plasticien et metteur en scène Fabre situe le Roi dans un laboratoire construit de ses propres mains, où il est simultanément chirurgien et patient. Sur la scène, on voit une table et une lampe de salle d'opération. Des bocaux remplis d'objets spumescents, ressemblant à de la matière cérébrale et flottant dans une solution chimique, sont placés sur des supports disposés en demi-cercle. Le tout est surmonté d'une voûte monumentale de toiles bleu roi, avec des couronnes royales argentées pour ornements. Le roi va se doter d'un cerveau. Il se prépare à l'intervention en alignant soigneusement ses outils opératoires, qui tiennent à la fois de l'instrument chirurgical et de l'objet décoratif. Timidement, il s'adresse au public en s'excusant. Qui est cet idiot déjanté, qui « ment la vie belle » et tient coûte que coûte à devenir un humain alors qu'il bénéficie de tous les avantages de son état angélique : apesanteur, asexualité, immortalité ?
Le protagoniste de Le Roi du plagiat cherche manifestement à se distinguer de sa condition, mais il n'arrive pas à dépasser pas les limites de la perfection, ce qui est le propre de l'ange. Voilà son dilemme. Il jouit d'une condition unique mais il s'ennuie et rêve d'imprévisible et d'irrationnel à l'image de l'homme. Réfléchissant à voix haute, il développe la pensée que l'emprunt, le double, la copie et la répétition sont indispensables à l'évolution, au progrès de l'Histoire. Par ailleurs, il relativise l'obsession de l'originalité et de l'authenticité ainsi que l'antinomie démesurée du vol/plagiat par opposition au droit d'auteur/propriété intellectuelle.
Ses méditations sont symbolisées par des attributs scéniques. Ses bras sont ornés d'une quantité de montres copiées, parfaitement imitées, qui lui permettent de discourir sur le temps, la transmutabilité et la relativité des thèses rationnelles. « Le philosophe, scientifique ou écrivain contemporain qui n'a jamais eu le sentiment d'être un charlatan, est un esprit superficiel dont les travaux ne valent probablement pas la peine d'être lus. » Il demande l'aide d'un certain nombre de cerveaux, qui sur la scène adoptent la forme d'une pierre (des coraux marins, échoués sur les rivages). Le choix de ces brillants cerveaux n'est pas dû au hasard : Einstein (symbole de la science), Wittgenstein (la philosophie), Gertrude Stein (l'art) et Frankenstein (l'intelligence artificielle). Il les qualifie de « conscience de l'homme moderne » et projette sur eux, respectivement, les concepts : « singer », « copier », « plagier », « imiter ». Les deux pôles de la science sont représentés à part égale. Alors que l'empereur de la perte étudie le cœur, le roi du plagiat analyse le cerveau, ce qui donne lieu à des théories fantastiques et désopilantes de la part l'ange « qui n'a pas de cervelle ».
Il est temps de procéder à l'opération. Il divise son crâne en compartiments et explique ce qui va se passer, comment et pourquoi, sans perdre le sens de l'effet. Dans sa tenue verte de chirurgien, il est l'apprenti sorcier qui mènera à bien cette intervention. Son manifeste est émaillé de citations de Shakespeare, d'extraits de chansons d'Elvis et des Beatles. Du pain béni pour ce personnage aux allures de Molloy, ce Roi du Plagiat, et qui lui permet de démontrer tout son talent d'acteur. Il est le « bouffon qui dit la vérité tout en riant », entre autres au sujet du fait de jouer la comédie, du « world as a stage ».
Sa timidité initiale s'évanouit peu à peu. Véritable « machine à penser », ce Roi crache au monde ses considérations existentielles sur les sujets qui le tourmentent : le hic et nunc, sa quête d'identité, la question récurrente de son unicité – car peut-on être unique, en tant qu'ange, en tant qu'homme ? Son « stream of consciousness » devient de plus en plus théâtral jusqu'au moment où celui qui portait 16 pierres en forme de cerveaux dans ses poches pour « rester sur la terre » (car un ange n'est pas soumis à la gravité) ait trop défié son créateur, et « qu'il pleuve des pierres du ciel ».