Ce soir un pianiste entre en scène. Il n’accomplira pas le rituel de saluer le public avant d’aller retrouver son cher tabouret. Ce soir Alexandre Tharaud est comédien. Il
traine sa valise dans la pénombre, dissimulé sous un imper et un chapeau : attributs du voyageur au long cours. Que le public qui est venu voir Alexandre Tharaud le pianiste
international se le dise tout de suite : c’est ‘‘Taro’’ le comédien qu’il va rencontrer.
L’instrument focalise bien sûr toutes les attentions. On l’évoque, on y vient. On lui parle. On y revient. On en joue parfois, mais on se joue surtout de lui. On s’y assoit,
on s’y allonge, on l’apostrophe. On tente de le quitter mais il nous rappelle à l’ordre. Dans L’Oreille droite il y aura un peu d’Alexandre Tharaud, un peu de l’histoire de ce
cher piano et un peu, aussi, de Jacques Rebotier.
Car si la musique est bien présente, elle chemine étroitement avec les mots de cet écrivain compositeur, compositeur écrivain qu’est Rebotier, extirpant la musique de notre
langue en la pressant comme un citron. Tharaud incarne cette parole partition en la doublant, parfois, au clavier. Un chemin de notes et de mots suivi au millimètre par le
pianiste comédien, comédien pianiste. La prise de risque est totale. Emmener son public sur des terres inconnues au risque de le perdre en route.
Mais qu’importe.
Tharaud martèle une musique rêche, presque atonale, hachée comme cette narration qui nous parle de Beethoven et d’un serial killer japonais. Les trois premières notes de la
Lettre à Elise restent engluées au clavier. L’évasion est ailleurs, dans une esthétique contemporaine, motifs s’échappant d’une ritournelle mâchée ad libitum au piano. Plus
proche de Stravinsky que de Chopin, Tharaud frappe même le clavier du pied, sacrilège suprême. Il va lui casser quelques dents à ce satané piano. Je connais quelques
professeurs de conservatoire qui ont dû en avaler leur partition de Mozart. A mille années lumière du concert classique, et pourtant intimement lié à son piano, le musicien
fait l’acteur et nous montre sa face cachée, ingérant ses granules pour garder la forme, évoluant dans ses propres rêves. Ovni de théâtre musical éclairant d’une lumière noire
les recoins de l’âme d’un pianiste, L’Oreille droite s’abreuve aussi à la cruauté discrète de Jacques Rebotier : les oiseaux sans tête, les ongles que l’on ronge et qui
laissent du sang sur les touches. Et tandis que l’histoire du piano croise celle de Tharaud qui croise celle de Rebotier, certains quittent le navire en cours de voyage.
D’autres admirent le périple de cet intrépide pianiste, voyageur qui, le temps d’une soirée, a quitté les rives rassurantes du répertoire classique.
Publié à l'origine dans le journal Diversions