« Le crime évoqué dans l'Amante anglaise s'est produit dans la région de l'Essonne, à Savigny sur Orge, dans le quartier dit de " La Montagne Pavée " près du
viaduc du même nom, rue de la Paix, en Décembre 1949.
Les gens s'appelaient les Rabilloux. Lui était militaire de carrière à la retraite. Elle, était sans emploi fixe. Le crime avait été commis par la femme Rabilloux sur la
personne de son mari : un soir alors qu'il lisait le journal, elle lui avait fracassé le crâne avec le marteau dit "de maçon" pour équarrir les bûches.
Le crime fait, pendant plusieurs nuits, Amélie Rabilloux avait dépecé le cadavre.
Ensuite, la nuit elle en avait jeté les morceaux dans les trains de marchandises qui passaient par ce viaduc de la Montagne Pavée, à raison d'un morceau par train chaque
nuit.
Très vite, la police avait découvert que ces trains qui sillonnaient la France avaient tous ceci en commun : ils passaient tous justement sous ce viaduc de Savigny sur
Orge.
Amélie Rabilloux a avoué dès qu'elle a été arrêtée.
Je les ai appelés les Lannes. Elle, Claire, Claire Lannes. Lui, Pierre, Pierre Lannes.
J'ai changé aussi la victime du crime : elle est devenue Marie Thérèse Bousquet, la cousine germaine de Pierre Lannes, celle qui tient la maison des Lannes à Viorne.
Je crois que la peine d'Amélie Rabilloux a été considérablement écourtée. Au bout de cinq ans, en effet, on l'a revue à Savigny sur Orge. Elle est revenue dans sa maison, rue de
la Paix. Quelquefois on l'a encore revue. Elle attendait l'autobus en bas de sa rue.
Toujours elle était seule.
Un jour on ne l'a plus vue.
A Savigny sur Orge personne ne se souvient plus. Le dossier du crime d'Amélie Rabilloux rejoint définitivement les Archives Judiciaires Nationales en Indre-et-Loire.
C'est dans la chronique de Jean-Marc Théolleyre que j'ai appris l'existence du crime d'Amélie Rabilloux. Le génial chroniqueur du Monde disait qu'Amélie Rabilloux,
inlassablement, posait des questions pour essayer de savoir le pourquoi de ce crime-là, qu'elle avait commis. Et qu'elle n'y était pas parvenue. »
Marguerite Duras