L’entreprise Vinaver Jean-Claude Lallias in Théâtre Aujourd’hui n°8, CNDP, 2000
Toutes les facettes de l’oeuvre renvoient au désir de faire un théâtre en prise avec les réalités du présent, mais qui le saisisse hors des modes habituels de représentation.
Nous baignons tous dans un monde où les médias façonnent le regard et l’opinion, où les vies sont préfabriquées, rendues télégéniques et données en pâture à toute vitesse aux
foules, avec l’évidente force de réel des images. Ces réalités, l’oeuvre de Vinaver s’emploie à les mettre en représentation, de façon étrange, pour dessiller nos regards
fatigués. De l’intimité aux grands mouvements mondiaux, l’oeuvre fait entendre l’homo economicus contemporain perdu dans un flux inepte de paroles qui le traversent et
le conditionnent. (…) L’oeuvre demeure cependant réfractaire à tout didactisme, à tout « engagement » affirmé. (…) Elle fuit (aussi) les logiques du
néo-naturalisme, se méfie de la psychologie explicative, se moque des fausses clartés du réalisme. (…) Car l’entreprise de Vinaver, dès le premier jour, se donne pour projet de
révolutionner à sa façon les formes de l’écriture dramatique. Amateur de peinture (Braque et Picasso) et de musique, il semble faire le constat que le théâtre n’a pas encore
rompu avec les formes traditionnelles de représentation du réel. (…) Puisque, depuis que le théâtre existe, la parole est sa matière première, l’entreprise Vinaver se donne pour
projet d’en exploiter les gisements. Forme et sens se confondent ici. En prélevant dans la masse indistincte des paroles de la presse, des médias, des bureaux, de la vie
quotidienne banale, l’entreprise accumule un foisonnant matériau concret. Cette matière sans grande valeur apparente prendra sa plus-value par le façonnage. Un travail de
recyclage s’opère alors, fait de planification fragile et progressive, d’effilage, de dégraissages, de compression, d’assemblage des matériaux. Le tout étant de donner à cette
matière des facettes étincelantes d’inattendu. (…) Un immense jeu où le plaisir surgit d’instant en instant, où se mettent à scintiller de minuscules îlots de sens qui
produisent des déséquilibres, d’autres manières de voir et d’entendre le monde comme il cause. (…) Sans réduire l’oeuvre à la seule dimension d’un document sociologique sur les
mutations et les crises de la France depuis la guerre, faisons le pari que c’est en elle que se sera déposée le plus justement l’écoute d’une époque.
Vers un théâtre minimal Jean-Pierre Sarrazac in Théâtre de chambre, L’Arche Éditeur, 1978
Sur la scène de Vinaver, comme la plupart du temps dans la vie, les répliques sont vaines. Le sens gît ailleurs : dans l’intervalle, dans le positionnement
dynamique de deux phrases, de deux discours, de deux ou de plusieurs personnages en eux-mêmes anodins. Dans le montage. Paradoxe d’une écriture minimale : cette
consommation boulimique de la parole ambiante. Effet de surface d’une économie sévère : sous la profusion du langage, ce n’est pas le naturel (et encore moins
le « naturalisme ») que vise Michel Vinaver mais l’envers, la doublure idéologique de la communication : codes multiples, économiques ou culturels, qui
régissent et sclérosent notre existence.
Pour un théâtre des idées ? Michel Vinaver, Écrits sur le théâtre 2, L’Arche Éditeur, 1998
Il y a, tout autour de nous, un grand cimentière : c’est celui des pièces à idées, des pièces militantes, des pièces voulant prouver quelque chose, voulant convaincre que
la vérité est ici ou là, que ce qu’il faut faire est ceci ou cela. Il y a, tout autour de nous, moins nombreuses sans doute, des pièces contemporaines dont il ne nous vient pas
à l’esprit, pas plus qu’il ne vient sans doute à l’esprit de leurs auteurs, qu’elles participent d’un théâtre des idées, parce que les idées ne s’y déclarent pas de façon
apparente. Il faut du temps pour que les idées décantent… Il y a, enfin, moins nombreuses encore, des pièces comparables à celles de Gorki ou de Sophocle, où les idées
apparentes sont bien là, mais où l’intérêt des idées n’est pas là où l’apparence pourrait le faire croire. Ce dont je suis convaincu, c’est qu’il est vain d’appeler à
l’existence un théâtre des idées. Il est vain d’encourager les écrivains dans ce sens. Il en va des idées comme de la beauté. Il ne faut pas s’y efforcer. Si ça vient, c’est
par-dessus le marché. Et si – ce serait peut-être la définition la plus opérante – le théâtre des idées était un théâtre qui remue les idées du spectateur ? Qui ne
laisse pas en place nos idées, qui les met en branle ? Je ne pense pas noyer le poisson en le disant, ni en terminant avec deux citations qui dans l’esprit de leurs auteurs
ne s’appliquaient pas au théâtre. Proust : « C’est à la crête du particulier qu’éclot le général. » Et Heidegger : « Faire avec la parole une
expérience. Faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un lieu, cela veut dire le laisser venir sur nous, qu’il nous atteigne, nous tombe dessus,
nous renverse et nous rende autre. »