Il a huit ans, il est couché, il a peur. Kristoffer s’inquiète de savoir si l’univers a un bord. Si le monde et luimême ne sont pas les créatures des rêves d’un seul géant.
Kristoffer pense «à ce qui pourrait se passer si le géant se réveillait.» Kristoffer extrapole, imagine la disparition de toute chose. Il envisage le «néant inconcevable», et
s’effraie.
Il appelle son père qui le rassure : « j’ai lu les livres d’un homme qui s’appelle Kant, et après les avoir lus j’ai un peu mieux compris pourquoi je n’arrivais pas à
tout comprendre.» «Kant, sourit Kristoffer en s’endormant sur son Mickey, ça veut dire bord en norvégien.»
Découvert en France sous le prisme radical des propositions de Claude Régy (Quelqu’un va venir, Melancholia), l’écrivain Jon Fosse (né en 59), installé au Sud de
la Norvège, a bouleversé le théâtre contemporain par une approche minimaliste d’une parole obsessionnelle, réduite à sa quintessence.
Kant ( 990), conte philosophique pour enfants, aborde en douceur les effrois des questionnements existentiels. Avec ses mots simples, Kristoffer mesure la place de l’être
dans l’univers, son désarroi face à l’immensité, affronte l’abîme qui habite toute chambre d’enfant.
Conceptrice et manipulatrice de marionnettes singulières, Bérangère Vantusso crée pour le rôle de Kristoffer une sculpture mobile et ultra-naturaliste d’un mètre de hauteur.
Face à des ombres chinoises et à ses peurs profondes, la marionnette oscille entre la tranquillité de sa chambre et l’agitation des angoisses intérieures. Trois acteurs
manipulateurs incarnent le monde, le père, le géant et le bord de l’univers. Kristoffer s’endort en paix; sait qu’on ne peut pas tout savoir de ce qui est vrai, ce qui vit, et ce
que c’est qu’être vivant.
Pierre Notte
Kant est un conte philosophique écrit par Jon Fosse en 1990
Kristoffer a huit ans, il est au cours élémentaire.
Le soir à l'heure où il faudrait dormir, il pense à l'univers et se demande s'il a un bord.
Si les choses ont un bord où est-il et qu'y a-t-il après ce bord?
"Ça me fait peur quand je pense à l'univers."
Il pense qu'il y a sans doute un géant dans l'univers, tellement gros que personne ne voit qu'il est là; et ce géant dort et rêve et lui, Kristoffer, n'existe que dans le rêve du
géant.
"Ça, je le pense souvent, et ça me fait peur."
Il appelle son papa.
Son père vient dans sa chambre et le rassure en lui expliquant que quand il sera grand il pourra lire les livres d'un philosophe qui s'appelle Kant et qu'après les avoir lu il
comprendra un peu mieux pourquoi dans la vie on n'arrive pas à tout comprendre.
"–C'est pour les gens qui aiment penser, ça ? je demande.
Mon papa fait oui de la tête.
–Mais moi je n'aime pas penser, dis je."
Kristoffer préfère lire Mickey. Il pense que son papa lui aussi est dans le rêve du géant et que finalement ce n'est pas trop grave : s'ils sont tous les deux dans le rêve
alors, au fond, ça ne change rien.
"–Je me trouve un vieux Mickey, et je me dis que c'était Kant qu'il s'appelait, l'homme dont mon papa m'a parlé. Kant, ça veut dire bord en norvégien. Drôle de nom Kant."
Je pense souvent, mais en réalité je n'aime pas penser. Ça me fait peur.
Cette seule réflexion de Kristoffer porte en elle l'ampleur et la beauté du conte de Jon Fosse.
Il y est question tout à la fois de la philosophie, de notre capacité à comprendre le monde dans lequel nous vivons, de notre rapport à la réalité et aussi, beaucoup, bien sûr, de
nos peurs.
Dans l'angoisse du jeune garçon à l'heure de s'endormir, dans ses questions profondes autant que naïves, dans ses appels au père, dans la porte laissée entrouverte pour échapper
au noir, dans le géant de l'univers, il y a en germe tous les paradoxes qui agitent les hommes.
Pour autant, Jon Fosse ne perd jamais la simplicité du questionnement de son jeune héros, ni l'humour, ni le plaisir adulte de se remémorer nos propres rituels du coucher, nos
propres peurs d'enfance. Chacun y retrouve en substance le dessin au plafond de lumière qui filtre par la porte entrouverte, la façon de tendre l'oreille si fort et le bruit trop
grand de la respiration qui empêche d'entendre si les parents sont bien là, la certitude que quelqu'un est tapi dans l'ombre, l'impulsion qui fait allumer la lumière très vite
pour vérifier et le souffle coupé, l'angoisse du cauchemar d'hier.
La mise en scène devra livrer avec une grande clarté la pensée de Kristoffer tout en déployant les états intérieurs qui l'animent. Il nous faudra tisser les fils de l'angoisse et
du plaisir, de la réflexion et de la sensation, de Mickey et de Kant, de l'agitation intérieure et du grand calme du soir.
Bérangère Vantusso
Je suis au cours élémentaire, et je n’aime pas les choses que je n’arrive pas à comprendre. Ça me fait peur. J’ai envie d’appeler mon papa, de lui dire de venir, pour qu’on puisse
parler de l’univers. Mais il va sûrement me dire qu’il faut que je dorme. Et s’il ne dit pas ça, il va sûrement me dire qu’il y a beaucoup de choses qu’on n’arrive pas à
comprendre. »
Kant de Jon Fosse (extrait)
« Mais si le géant se réveillait? Qu’est ce qu’on deviendrait alors? On ne disparaîtrait pas complètement, tout de même? Ça n’est pas possible, tout de même? »
Cette obsession du géant est une belle porte ouverte vers la marionnette.
Il soulève à la fois la question de l’échelle humaine et de la réalité de notre existence.
Le petit Kristoffer sera le seul personnage du conte traité en marionnette.
Manipulé à un, deux ou trois, il mesurera environ un mètre de haut, sera construit à l’image d’un petit garçon de huit-neuf ans en pyjama et devra être très, très mobile.
Les trois manipulateurs /acteurs présents sur le plateau prendront en charge tour à tour les rôles de conteur, de Kristoffer, du père, de la mère, de Mickey, du géant, de la
lumière du couloir, de quelqu’un tapi dans l’ombre. Ils ne seront pas associés du début à la fin à un seul personnage, ce qui compte avant tout c’est qu’ils soient des présences
qui font bouger le réel.
La marionnette de Kristoffer sera de type hyper-réaliste, dans le droit-fil des sculptures de Ron Mueck.
Il m’apparaît en effet intéressant de pousser la question du réel jusqu’à mettre le spectateur dans la position de se demander, face à la marionnette, « est-ce que c’est
vrai? », « est-ce que ça vit? » et finalement « qu’est-ce qu’être vivant? ».
(...) L’autre réalité, celle des pensées intérieures, sera prise en charge par les acteurs et par un travail d’ombre chinoise, de silhouettes, de textes, d’images transparentes projetées sur différents supports scénographiques, à différentes échelles, dans des états de déformation ou de réalisme plus ou moins grands selon les moments.
Bérangère Vantusso