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Entretien avec Oskar Gómez Mata - Avignon 2009

Comment définiriez-vous Kaïros ? Farce, performance, cabaret, cirque, jeu ?

Je le définirais comme une expérience à partager avec le public. Chacun peut définir ce spectacle comme il l’entend, de la manière dont il l’a reçu. On peut le voir comme un objet affranchi et singulier, qui se définit à travers un mouvement et une dramaturgie plus intuitive et sensorielle que rationnelle, où l’on passe de l’humour à des moments où l’on serre les dents, pour découvrir, peut-être, une vision différente de la réalité et de soi-même.
Notre esthétique ne cherche pas à impressionner le public ni à jouer sur l’effet émotionnel. C’est pour cela que nous montrons les ficelles du théâtre. Pour moi, le théâtre est un exercice symbolique pour la vie. Mon objectif est de planter des graines dans la tête des spectateurs, pour qu’ils prennent position, intellectuellement et physiquement, pendant la représentation et que ce soit un exercice pour la vraie vie.

Quelle est votre idée et votre représentation du temps ?

Kaïros, c’est le temps des choses que l’on vit, de nos expériences : c’est le temps de la subjectivité. Il n’existe pas tout seul, il est toujours accompagné de Kronos, qui est le temps de la succession, le temps des événements, de l’histoire, de l’économie, le temps qui fuit continuellement. Kaïros dépend de Kronos, mais il est en dehors de lui, c’est le temps où l’on comprend le sens d’un ensemble d’événements, la globalité ; ce sont ces moments où le temps conventionnel (Kronos) s’arrête : quand on est amoureux ou en face de la mort, ou dans ces moments d’entre-deux… C’est là que Kaïros défie la succession inexorable des secondes et des minutes. Il s’étend alors dans l’intensité, dans la mémoire, à travers le vide, dans le désir. Ces moments de la vie dont on se souvient parce qu’ils étaient étendus, dilatés. Mais dans nos vies, Kaïros succombe aux pieds de Kronos et c’est ainsi que notre vie, liée à la dynamique cause-effet, reprend. Mais c’est ce souvenir dilaté, qui alimente notre résistance pleine d’illusions et fonde notre espoir face au fatalisme.
Dans la pièce, on parle de saisir le Kaïros que les Grecs représentaient comme un éphèbe aux pieds ailés, coiffé d’une houppette qu’il fallait attraper au vol, au bon moment, dans l’instant présent. « Kaïros, c’est être au bon moment, au bon endroit, mais surtout c’est faire que toute chose soit au bon endroit, au bon moment », dit-on dans la pièce. C’est un geste apparemment simple, mais qui semble plus difficile à effectuer dans un monde où nombre d’entre nous se laissent aller au confort aveuglant de la routine, hypnotisés comme des zombies entre la vie et la mort, comme des sisyphes inscrits dans un rituel abrutissant. C’est justement par une redéfinition du rituel théâtral que chacun pourra peut-être prendre conscience de ces redoutables instants non exploités et de l’éphémère salutaire du théâtre qui se nourrit de l’instant présent. En ces temps de « crise », sans doute est-ce le bon moment pour aller à l’essentiel, pour se poser les bonnes questions. Il faut toujours se dire que le moyen de modifier les choses, leur cours actuel, passe par un changement de point de vue, de distance par rapport à elles ! Le théâtre peut donc jouer ce rôle de réveil des perceptions et des consciences en décalant le point de vue de chacun. C’est une forme d’acte politique à laquelle je suis très attaché.

Quelle est pour vous la vertu du comique ?

Le rire détend le spectateur et le rend disponible à ce qu'on voudrait lui transmettre. Rire ou ne pas rire est aussi une façon très manifeste de prendre position. Ce n’est pas parce que le spectateur est assis qu’il ne bouge pas. Son attitude, son point de vue sur la réalité peuvent changer au fil d’une représentation ou après coup.
L’humour est un élément important, ainsi que la volonté de ramener notre propos à des images efficaces et pratiques, pour donner un sentiment de concret et de légèreté à la fois.

Propos recueillis par Antoine de Baecque