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Présentation

FRANZOBEL OU L’ ART DE RACOMMODER LES RESTES

Il y a quelques mois, alors que j’entreprenais de fouiller dans de nouvelles écritures - je voulais changer de territoire, me sortir de “la fosse tragique du théâtre” pour faire l’expérience d’un théâtre “ comique” - je suis tombé, par hasard sur “ Kafka, une comédie”, farce contemporaine librement adaptée de l’histoire de Franz Kafka par Franzobel, jeune auteur autrichien passé des arts plastiques au théâtre. Ce glissement singulier- cette sortie de route - qui consiste à rompre avec la peinture pour s’adonner exclusivement à l’écriture dramatique est un contre-courant qui n’a fait qu’attiser ma curiosité.

Dans la cuisine - une tanière - laquelle au gré des circonstances se transformera en “chambre à copuler”, en “salle de fêtes ratées”, en “placards à dévorer l’autre” ou bien en “carcan de bastringue”, la meute des Kafka prépare l’arrivée de Félice, la fiancée célébrée comme une terre promise, comme “ le con” disposé à perpétuer la “ tare ”.
Dans cette arène confinée entre une table en formica et une fenêtre par laquelle Franz Kafka ne cessera de se jeter pour fuir ses oppresseurs, le cirque familial exulte. Autour du personnage maudit de Franz Kafka, un complot s’organise : comment ramener Franz dans un chemin apte au « devenir - humain » : comment faire du poète un actionnaire de la normalité ?

L’écorché Franz- Kafka : “une image - fantôme” :

Franzobel opère en nécrophile, en violeur de tombeau : à partir de détails prélevés dans l’oeuvre biographique du poète - “le journal”, “la lettre au père”, “les lettres à Félice”, “la correspondance avec Max Brod” - Franzobel génère un théâtre - spécimen qui tient à la fois de l’hommage à Kafka et d’une critique acerbe de la déviance capitaliste et de la névrose occidentale. Dans le double- fond de la pièce, sous la figure de Franz Kafka, il y a le Torquato Tasso de Goethe, dans l’âpre combat que mène l’ artiste contre toutes les formes du pouvoir, afin de sauvegarder sa vérité et ne pas vendre son âme au Diable :

“A la fin je suis un exilé,
un exclu, un exilé, un mendiant !
Ils m’ont couronné, donné des attributs,
comme l’holocauste à mettre sur l’autel !
Le dernier jour, à coup de flatteries,
ils ont réussi à me subtiliser
ma seule propriété, mon poème !
Ils détiennent mon bien,à présent
qui me recommandait n’importe où`,
ma dernière garantie contre la faim.”

(Goethe, “Torquato Tasso”, Acte 5, scène 4)

Du charclage Oedipien :

A travers le modèle “Kafka”, Franzobel a composé une pièce dissonante en forme de miroir grossissant : il grossit l’oedipe, il grossit les rites propres aux sociétés modernes de consommation, il créé une distorsion, un cirque grotesque et grimaçant, à la manière d’un arrache cœur qui cherche sa nourriture dans la putréfaction du monde.

Ce monde est démembré, il consacre le marketing.
Epoques pourries se succédant comme des chancres affamés avides de moules formatés. Cancers de l’art, cancers des liens, cancers tout court.
Amours malades, amitiés périmées.
Le Far West à Monaco et des vieux cadavres éviscérés, criminels notoires, en boucle à la télé.
Corps social sacrifié. Corps intime inaccessible et diffracté. La famille est une arène qui génère des monstres et le théâtre, l’espace privilégié par lequel, avec empathie, nous nous identifions à eux. A lire Franzobel, c’est le vacarme de mon monde que j’entends frapper au seuil de ma conscience, c’est l’image de ma morgue qui me revient dans la gueule. Dans chaque famille, même là où la courroie de transmission est semble t’il sauvegardée, il y a cette part du rebut qui transite et qui se perpétue en chaîne.

Une langue qui crache le sang :

La langue de Franzobel - passée au crible de la traduction de Maurice Taszman - est “matière à conchier”, trop-plein de mots exigeant de l’ acteur un engagement viscéral, une scanscion quasi schizophrène. Nous aborderons le travail sous l’angle d’une matière “à prendre à bras le corps” , d’une terre glaise à pétrir, d’un “parler - total”, d’un “devenir-animal”, à l’instar de ce que formulait Kafka au sujet de sa propre écriture :

“ Pas un mot ou presque, écrit par moi, ne s’accorde à l’autre, j’entends les consonnes grincer les unes contre les autres avec un bruit de ferraille, et les voyelles chanter comme des nègres d’Exposition”.

Dans les gestes successifs de l’auteur et du traducteur, il y a comme la volonté de faire bégayer la langue, de pousser le langage hors des limites du sens. Etrange cohabitation de l’allemand et du français qui produit ici un anachronisme, une stridence, une catatonie, un malaise acoustique.

J’aime cette pièce car elle témoigne, avec violence et humour, de l’état névrotique d’un monde qui n’a plus rien à fêter. Faire théâtre du pire pour ne pas se laisser anéantir par lui, retrouver le sens du jeu et de la transe, transmettre à ceux dont la télévision n’a pas encore dévorée l’âme, le geste insolent d’un jeune auteur. Autant d’enjeux à tenir contre les pronostiqueurs de la mort du théâtre.

Franck DIMECH, Avril 2005