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Présentation

Le 23 janvier 2003 eut lieu à la Comédie de Genève la création de Et votre Fumée montera vers le ciel mis en scène par Isabelle Pousseur. Ce spectacle, coproduit par la Comédie de Genève et le Théâtre de la Place de Liège, proposait alors un dialogue entre Matériau-Médée de Heiner Müller et Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész (prix Nobel de Littérature en 2002). Il fut ensuite représenté au Théâtre Marni à Bruxelles et au Théâtre de la Place à Liège.

C’est la deuxième partie de ce diptyque que nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir.

Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas propose le récit à la première personne d’un homme qui se surprend à refuser violemment à sa femme l’enfant qu’elle lui demande. Dans un long flash-back, cet homme va découvrir progressivement son impossibilité radicale et définitive à devenir père à cause de la tragédie vécue dans son enfance. A quatorze ans, il a été déporté à Auschwitz. Il y a passé un an et en a été sauvé in extremis à la fin de la guerre. Au cours de cette longue quête intérieure, il va prendre conscience que cette expérience de camp est la suite logique des souffrances de son enfance, que quelque chose de ce qui s’est passé à Auschwitz, se préparait déjà avant Auschwitz, dans la confrontation à l’autorité paternelle ou celle du directeur d’un pensionnat dans lequel il a passé cinq ans de sa vie et où il a été soumis à ce qu’il nomme « dictature pédagogique ».

Ecoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a vraiment pas d’explication,
ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien.
Imre Kertész


On sent dans Kaddish une répulsion à l’égard de tout pouvoir qui a pu ou pourrait toujours se muer en haine indifférenciante, et ne rayonner que du désir, à l’égard des victimes désignées, de détruire tout rapport et toute place où trouver à vivre. L’emprise nazie faisait de l’identité un piège, de l’être ici et maintenant une impuissance totale. Dans les camps, elle livrait chacun à sa pensée et à son corps comme (est-il dit dans Kaddish) à des « bêtes féroces ». Mais n’est-ce pas dès avant les camps que les juifs, isolés, discriminés, avaient eu à se sentir de plus en plus exposés? Kertész fait des incursions dans ce passé. Les rapports familiaux et amicaux y semblent déjà affectés d’une angoisse affaiblissante. La vie ordinaire y est enveloppée d’une menace sociale croissante, et tous se trouvent exposés à l’émanation permanente d’une haine condensée sinon créée en haut «Dès l’enfance j’étais souvent étonné que la notion de pouvoir signifiât toujours terreur.
C. Mouchard, le Kaddish d’Imre Kertész, in Parler des camps, Penser les génocides, Ed Albin Michel.


L’adaptation théâtrale

Isabelle Pousseur a fait une adaptation pour le théâtre de Kaddish. Elle a choisi de mettre en avant deux thématiques : celle du refus de devenir père et celle de la séparation d’un homme et d’une femme.
A été éliminé du texte ce qui est trop réflexif ; a été renforcé : la ligne du récit proprement dite et tout ce qui s’apparente à un discours “parlé” a reçu une place prédominante.
Le texte a été découpé en quatre tableaux. Chaque tableau marque un moment d’évolution dans le rapport entre le narrateur et sa femme (une évolution pas tout à fait chronologique puisque le premier tableau se passe bien après les trois autres). Chacun de ces tableaux, par ailleurs, est centré autour d’une situation spatiale spécifique : la forêt, une soirée en société, la rue, l’appartement du couple.


Pourquoi reprendre "Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas" ?

J’ai découvert, en une seule après-midi, dans un jardin, quelque part entre Avignon et St Rémy de Provence, assise sous un arbre, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Et grâce à cette lecture, fiévreuse et ininterrompue, j’ai rencontré l’immense écrivain qu’est Imre Kertesz. C’était en juillet 1999 et j’ai su, immédiatement, dès la dernière page refermée sur ce récit hallucinant, qu’un jour ce texte deviendrait du théâtre. Je l’ai porté en moi pendant un an et demi, il vivait dans une sorte de chambre secrète et quand je l’imaginais devant des spectateurs, c’était dans un espace assez intime, un “théâtre de chambre” qui seul pouvait contenir ses secrets, sa douleur, sa cruauté...et aussi son humour si caustique. Je le voyais parfois joué par trois hommes d’âge différents : l’enfant qui avait connu le pensionnat et Auschwitz, l’homme adulte qui s’était marié et séparé de sa femme et l’homme âgé qui parlait dans la forêt avec un philosophe à propos de la “sclérose des sentiments”. Parfois je le voyais aussi joué par un homme et une femme.
Dans le courant de l’année 2001, j’ai décidé de faire un seul spectacle avec Matériau Médee de Heiner Müller et ce Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertesz. Autour de deux thématiques : la mort de l’enfant et la séparation entre un homme et une femme.

Faire dialoguer ces deux textes pour moi était une belle tentative d’“association”. J’aime les associations. Elles sont pour moi l’outil le plus précieux de la production du plaisir et de la pensée. Comment dire? Un choc, une rencontre NON PREVUE a lieu et cela crée une nouvelle idée, un nouveau sentiment. Une porte s’ouvre et quelque chose circule à nouveau.

J’aime aussi les coïncidences et il se fait que Müller et Kertesz étaient nés la même année : 1929 qui est aussi l’année de naissance de mon père. Parfois j’imaginais un film superposant leur trois destins: 1944 : Heiner Müller, 15 ans, jeune soldat allemand, échappé d’un camp de prisonniers américain, errant sur les routes du Mecklembourg1], Imre Kertesz, 15 ans, juif hongrois, interné à Auschwitz puis à Buchenwald, arrêté à Budapest lors des rafles de l’été 19442], Henri Pousseur, 15 ans, en fuite avec ses parents, hors de Malmedy -ville annexée par l’Allemagne- pour éviter à son père le retour au travail obligatoire en Allemagne. Mais de cette association et de cette coïncidence, il n’est pas né grand chose, je le crains. Si je ne souhaite pas analyser ici les raisons de cet échec, il y en a cependant deux qui doivent être évoquées. Tout d’abord, j’ai trop respecté les textes. Je veux dire que je ne suis pas arrivée à “rapprocher” les deux textes au PROFIT du projet. Et, en particulier, l’idée que j’avais de faire jouer le Kaddish par un homme et une femme, ce qui l’aurait rapproché de Matériau-Médee et aurait renforcé cette thématique de la séparation, cette idée je l’ai laissée tomber au profit d’un strict monologue qui rendait mieux compte, je crois, de l’absolue solitude du narrateur de cette histoire. Ainsi, ce texte, que j’avais “entendu”, en même temps que je le lisais, dans ce jardin, entre Avignon et St Rémy de Provence, allait être dit, et par une seule voix, celle de Paul Camus, et cela, bien qu’il en contienne plusieurs. Oui, parce que c’était cela la force théâtrale de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, cette présence des VOIX PARLEES : d’abord ce “Non!” répété tant de fois, par le narrateur, sans qu’on ne sache d’abord -et pendant un temps assez long- à qui il s’adressait et à quoi il répondait, ensuite ce discours du philosophe dans la forêt, personnage presque comique, psychanalyste sans le savoir, et qui permettait d’aborder la question cruciale, puis la longue et scandaleuse prise de parole du narrateur à la soirée mondaine; ensuite l’enfance racontée par le narrateur à sa femme, et enfin, après un long silence, la terrible réponse de sa femme. Autant de voix, autant de prises de parole, autant de moments de théâtre. Mais un seul acteur, un seul narrateur hanté par ses fantômes et son “dibbouk”: un enfant jamais né.

Mais il y a autre chose. Reliant les deux textes j’ai du les envisager dans un seul espace.
Le spectacle Et votre fumée montera vers le ciel d’après Heiner Müller et Imre Kertész était co-produit, il fut créé dans une salle à l’italienne, à la Comédie de Genève, dans un lieu que j’aime et dont je respecte le travail. Et ensuite, pour retrouver la scénographie et les éclairages de Matériau-Médée, nous avons joué le spectacle au Marni à Bruxelles.

Ainsi, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas n’a jamais été joué dans ce théâtre de chambre que j’imaginais dans mes premières rêveries. C’est pour cela que reprendre Kaddish aujourd’hui au Théâtre Océan Nord, dans notre théâtre, c’est essayer de lui rendre les conditions qui, un jour, l’ont vu naître, comme “nécessité” ainsi que la forme première dans laquelle je l’ai rêvé.
Mais, disant cela, est ce que j’ai répondu complètement à la question “Pourquoi reprendre Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas ?” Non. Ces raisons là ne suffisent pas. Qu’est-ce qui rend aujourd’hui, dans des conditions meilleures, cette reprise indispensable? Et qu’est ce qui l’a vu, un jour, “naître comme nécessité” ?
En me replongeant dans ma pensée d’alors, dans mes sensations d’alors, je peux répondre ceci : parmi tout ce que j’avais, jusque là, lu ou vu ou entendu sur le génocide des juifs dans l’Allemagne nazie, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas était la première chose - et cela avec une évidence bouleversante - qui venait jusqu’à moi, absolument jusqu’à moi.

Je ne veux pas dire par là que les autres textes, films, photos... ne m’émouvaient pas, cela n’a rien à voir avec l’émotion, cela n’a rien à voir non plus avec la qualité intrinsèque de ce qui m’était donné à voir, non, ce que je veux dire, c’est que pour la première fois, on me parlait aussi de moi, sans qu’en plus - et cela aussi comptait - je ne comprenne véritablement - tout de suite en tout cas - POURQUOI. Et ce mystère là, la densité de ce mystère ne m’a pas quittée jusqu’à ce que je comprenne, un peu mieux, en lisant les autres romans de Kertész et en réfléchissant sur moi-même et mon propre rapport à l’amour, au pouvoir et à la maternité de quoi était née ma certitude. Que se passait-il? Il ne s’agissait pas d’un témoignage (il ne me serait pas venu à l’idée de mettre en scène un témoignage sur un sujet comme celui-là, jamais), il s’agissait d’une fiction et pourtant cette fiction avait l’air de ressembler terriblement à la réalité de l’auteur. Après Kaddish, j’ai lu tous les romans de Kertész et j’ai mieux compris comment Kertész “travaillait” son réel, en particulier grâce au Refus, son roman le plus kafkaïen.

Donc, j’avais un matériau fictionnel avec en plus un extraordinaire voyage dans le temps. Dans Kaddish, en effet, il y a un homme âgé, un intellectuel dans la Hongrie encore communiste, qui parle avec un autre intellectuel désolé de ne pas avoir de descendance; il y a un homme plus jeune, environ vingt ans après la guerre, et une femme “née après Auschwitz”, amoureuse de lui, fascinée par ses idées et remplie par le phantasme de pouvoir le “ramener à la vie”, c’est à dire de lui faire oublier son passé grâce à son amour, persuadée qu’une seule chose y parviendra : avoir un enfant avec lui ; il y a, avant la guerre un enfant de cinq ans qui souffre de migraines dans un pensionnat, et à la fin de la guerre un adolescent dans un camp de la mort appelé Auschwitz-Birkenau ; et surtout il y a un autre enfant qui n’est pas né, à qui est dédié et adressé ce texte, enfant qui, s’il était né, aurait environ trente-cinq ans aujourd’hui.

Mais, au-delà du récit et de la fiction, il y a cette chose que toute l’oeuvre de Kertész confirme puissamment, Kertész qui dit : “J’ai survécu parce que j’ai compris”: c’est qu’à travers la toute puissance de l’écrivain perce toujours le philosophe, celui qui fait de son expérience personnelle une tentative de compréhension de l’homme, dans ses ressorts les plus complexes, les plus profonds et en même temps les plus partagés. Car cette terrible parole, qui est le coeur du texte “Auschwitz, dis-je à ma femme, représente pour moi l’image du père, oui , le père et Auschwitz éveillent en moi les mêmes échos, dis je à ma femme.” est bien sûr une parole privée, personnelle, est bien sûr une parole du passé “Il y a de l’Auschwitz dans l’air depuis très longtemps.” dit le narrateur lors de cette fameuse soirée mondaine; mais en même temps, étrangement, si étrangement, cette parole et ses conséquences, à savoir, l’impossibilité de devenir père soi-même, est aussi celle qui nous renvoie à nous-même, à nous-même oui, à nous-même aujourd’hui et pas seulement aux hommes politiques qui pourraient faire basculer nos sociétés du côté du totalitarisme - ce que pourtant Imre Kertész a bien connu. Mais à nous-même dans nos rapports multiples au pouvoir, à tous les pouvoirs possibles, et à la peur, à toutes les peurs possibles. A nous-mêmes et à nos échecs et à notre impossibilité d’amour, quand l’amour ne suffit pas.

Nous même oui et notre responsabilité, notre LIBERTE, de choisir la vie plutôt que la violence, la vie plutôt que la mort pour que la vie continue.

Isabelle Pousseur

Quand je regarde ma vie, j’ai envie de rire, je me rends compte que c’est une caricature, une biographie. Pas une vie. Mais l’exceptionnel n’a aucun sens si on en prend acte en dehors de la vie quotidienne.
”L’extraordinaire” permet au contraire de saisir la mesure de l’ordinaire, et c’est avec ces yeux-là qu’il faut le regarder.
Miguel Bensayag. “Parcours. Engagement et résistance. Une vie.”
(Miguel Bensayag a été combattant dans la guérilla argentine. Emprisonné et torturé par la dictature, il a été libéré en 1978. Philosophe et psychanalyste, il vit aujourd’hui à Paris)

Notes

1] raconté dans Avis de Décès de Heiner Müler

2] raconté dans Etre sans destin de Imre Kertesz