Fadhel : Et si on s'essayait au jeu des questions-réponses ?
Pourquoi Chronique d'un discours schizophrène ?
Jalila : Pour changer de cap, d'abord. Pour parler d'un monde qu'on connaît moins bien que le nôtre, celui dont on a l'habitude de parler. Le récit de N. Zemni est une véritable descente, non seulement dans la pathologie, mais dans un univers interlope, très spécial, un monde très codé, rarement montré, souvent occulté, méprisé, objet de multiples et injustifiables rejets. C'est un monde, un quart-monde plutôt, avec ses valeurs, ses repaires, sa liturgie et son mode de vie qui défie la sociologie. Il représente la majorité de la population urbaine et périphérique. Parce qu'inquiétant, menaçant pour les uns, incontournable pour les autres, ce monde est devenu pour moi l'objet d'une " descente " inévitable. Aller vers cet autre, cet inconnu, ce méconnu sans à priori idéologique, ni sociologique, ni affectif est l'occasion d'aller regarder ailleurs, repérer les objets de la crainte, de la méfiance, et tenter de comprendre, sans réduire.
Fadhel : Ce n'est donc pas la folie résumée dans le titre " Récit d'une psychanalyse sans divan " qui a motivé ton choix ?
Jalila : Si, mais pas exclusivement. " Sans divan " veut dire justement, hors l'institution asilaire, dans le milieu naturel du patient, si l'on ose dire, dans sa famille, son quartier, ses lieux de prédilection (la mer, les terrains vagues, les cimetières, les endroits isolés, non publics, la nature en général). Mais ce qui m'a davantage motivée et fortement frappée chez le patient Nûn, c'est sa faculté à être dans l'humain, grâce ou malgré sa déviance psychotique et ses délires. Sa parole polysémique sur la vie, l'amour, la mort, la famille, l'autorité, Dieu, le corps, la responsabilité, la liberté, est une véritable parole anthologique, paradoxale, non-conformiste, loin du poncif et du lieu commun rattaché habituellement à ceux qui n'ont droit qu'à la parole aliénée après qu'elle ait été longtemps empêchée, confisquée.
Fadhel : Il s'agit tout de même d'un aliéné ?
Jalila : Oui, mais tout se passe comme si son aliénation mentale (je préfère parler de comportement déviant comme le précise N. Zemni) avait engendré une désaliénation verbale. Comme une reconquête de la parole vraie et poétique qui rend son discours, parfois incohérent en apparence, plus vrai et plus intense. Je me suis beaucoup identifiée à lui et je le ressens aujourd'hui avec plus d'acuité à chaque ligne que j'écris. C'est peut-être aussi par ce que c'est une comédienne qui écrit. Parole de " fou " promue par une parole de saltimbanque.
Fadhel : Tu dis te retrouver en lui, en sa famille alors que l'on s'attendrait à te retrouver plutôt dans la psy que tu joues en même temps.
Jalila : C'est vrai qu'aux premières lectures " intellectuelles " du texte, je me suis pas mal retrouvée en elle. Son attitude, sa démarche et son combat contre l'institution me semblaient très importants : résister, être conséquente avec ses principes éthiques, ses convictions philosophiques, s'embarquer dans une galére qui serait comme une quête de soi et une véritable catharsis personnelle… Oui ! J'étais tentée et tu y es pour quelque chose, d'axer l'adaptation là-dessus. Petit à petit et au fil de nos discussions sur l'adaptation et la dramaturgie, les personnages, celui de Nûn et ceux de sa propre famille, ont commencé à prendre une importance de plus en plus croissante. Du coup, la psy. et sa quête, même si l'un ne va pas sans l'autre, passaient un peu au second plan. Mais son statut d'accoucheuse, de passeuse, d'accompagnatrice et de révélatrice est tout à fait considérable.
Fadhel : Et la folie, l'objet du livre, dans tout ça ?
Jalila : Un point d'ancrage, mais pas l'unique.
Fadhel : S'il avait été " normal ", Nun t'aurait-il intéressée ?
Jalila : Les choses se seraient passées autrement, bien évidemment. Il n'y aurait pas ce livre ni ce coup de foudre artistique pour lui. Par contre, si j'étais tombée sur un livre qui parlait d'un cas social, avec la même intensité, la même démesure chez le protagoniste et sa famille, la même démarche acharnée chez l'auteur, j'aurais marché tout autant.
Fadhel : Mais Nûn n'est singulier que par ce qu'il est schizophrène, et non simple délinquant ?
Jalila : Oui, mais c'est le monde intérieur de l'être humain qui m'intéresse et non sa démence, sa déviance ou son statut social. En fait, ce qui a attiré la psy m'a attirée : le cas. Par ce qu'il est atypique, par ce qu'il résiste, par ce qu'il est en appel de vie, qu'il est attachant et admirable. Un fou ordinaire, ou un délinquant banal ne m'auraient jamais conquise.
Fadhel : La psy serait donc le révélateur du cas ?
Jalila : Et son décodeur, surtout. Elle s'intéresse à un cas parmi mille par ce qu'elle flaire qu'il a quelque chose de plus que les autres : un instinct de vie très fort qui n'est peut-être chez les gens dits normaux qu'un instinct de survie. Elle parle dans son livre d'une " transmission d'inconscient, comme un pacte de sang, quelque chose comme la mobilisation brutale et massive d'une force de combat, d'un entêtement démesuré. " Je crois qu'elle a été davantage attirée par le côté artiste en quête d'absolu, qu'autiste du patient, artiste dans toute sa noblesse, et non son folklore. Ce regard qu'il porte sur le monde, regard d'écorché vif, de résistant contre la mort, ce sentiment d'être différent des autres qu'il porte en lui en permanence malgré son quasi-analphabétisme, c'est ce qu'il a de fascinant et qui m'interpelle.
Fadhel : Ayant en charge l'écrit dans cette nouvelle aventure théâtrale, comment as-tu procédé ?
Jalila : Il ne s'agit pas d'une réflexion autonome, d'une adaptation romancée du texte initial, mais de sa théâtralisation, c'est-à-dire sa mise en représentation (images et mots). En plus, " écrire " au théâtre suppose une méthode propre. Or, dans ce cas précis l'écriture dépend d'autres facteurs que le livre lui-même. A savoir, la scène (images, sons, objets, dynamique narrative…), les comédiens (leur énergie, leur synergie), les conditions matérielles de la réalisation du projet… Là, pour moi, comme pour toi, il s'agit d'identifier et de développer sinon de créer carrément des personnages, des rapports entre eux, tout un univers. Par ailleurs, le texte initial est écrit en français. D'où les multiples difficultés de traduire en dialectal tunisien les propos du patient et d'adapter au théâtre les réflexions théoriques de la psy. Comment dans mon cas trouver des mots tunisiens justes et vrais, à partir de mots français, traduits du tunisien. Il y a forcément une déperdition, un va-et-vient inévitable et jonché de pièges.
Fadhel : L'enjeu central de cette adaptation n'est-il pas justement la rencontre-confrontation de deux vérités, de deux vécus : ceux de l'auteur et les tiens, les nôtres ? Adapter c'est forcément trahir …
Jalila :Tant qu'à trahir quelqu'un, je préfère trahir Néjia plutôt que Nûn, car Nûn est un être qui souffre et la parole que Néjia a essayé de faire émerger chez lui est précieuse par ce qu'elle n'est pas venue facilement. Mais j'ai tout de même l'impression de l'utiliser, lui, quelque part, alors que Néjia, je me situe en quelque sorte d'égale à égale avec elle.
Fadhel : N'oublie pas que l'auteur du livre a elle-même hésité entre la chronique et le roman.
Jalila : Elle est dans l'interprétation et nous dans l'interprétation de l'interprétation. Elle, par les moyens du récit et nous par ceux du théâtre, même s'il s'agit de théâtre épique (narrativo-dramatique). Mais comment pour autant, trouver les mots justes, les images fortes qui sont de moi ou de toi alors qu'ils viennent initialement de l'Autre ? Et l'Autre c'est elle, Néjia, et c'est lui, Nûn.
Fadhel : A propos de Néjia, comment s'est passé ou se passe ce rapport d'égale à égale justement entre un auteur vivant et un autre, même si celui-ci se cache derrière le mot barbare d'adaptateur ?
Jalila : C'est d'abord un rapport entre une intellectuelle qui connaît notre parcours artistique et lui voue une réelle considération et moi qui porte un regard humain et artistique mais parfois critique sur son livre, c'est-à-dire la démarche de l'auteur, sa vérité propre, le bien fondé de son aventure médicale et humaine… Par ailleurs, son rapport au plan de l'initiation à tout ce qui est théorique est très grand. En plus elle n'a jamais posé de problème par rapport à ce qu'on doit garder ou supprimer ou " lire " autrement dans son ouvrage. Mais tout ça est encore précaire, le travail est en cours. Si nous avons multiplié les rencontres avec elle, Néjia Zemni n'a jusqu'ici assisté qu'à une seule répétition.
Raf Raf, Août 2000