Qui ?
Nûn : Jeune psychotique, poète dans l'âme, écorché de la vie sans merci, castré par les formes les plus annihilantes de l'autorité, Nun sombre dans la délinquance puis la démence et reconquiert des bribes de son " MOI " disloqué, grâce à une femme et à... la poésie.
Elle : Psychothérapeute aguerrie, elle fait partie du dernier carré des Utopistes, sauveurs de l'Humanité. Prise dans ses multiples contradictions, têtue, volontariste et passionnée, elle trouve dans le traitement de son patient l'unique moyen de transcender son vécu asilaire et de donner un sens à sa vie professionnelle.
La mère : Maîtresse femme, battue, stoïque, débrouillarde sans fanfaronnade, fragile de santé, forte de caractère, elle mène une famille " ingérable " avec une autorité muette. Elle doute de la " méthode " de la psy et devient jalouse pour son enfant à qui elle préfère naturellement l'aîné, repris de justice notoire.
Kha: Frère aîné de Nun, trafiquant de drogue et proxénète qui fait travailler ses sœurs, fraîchement sorti de prison après avoir divorcé d'une allemande qui lui a " enlevé " son fils unique. Entretenant une relation morbide, sado-masochiste avec sa mère, il nourrit un " viril " mépris pour son jeune frère qu'il contribue à enfoncer dans la démence.
Waw : Une des jeunes sœurs de Nun, proche en tempérament et en sensibilité de son frère qu'elle refuse de voir comme un fou. Aventurière, hypocondriaque, amoureuse d'un photographe qui la fait rêver d'un avenir artistique chimérique, elle repousse systématiquement les élans pervers de Jym, le jeune ami de son frère.
Syn : L'autre sœur de Nun, fille-mère dont la jeune enfant naturelle vit chez un oncle lointain. Elle travaille chez un vieux retraité nanti, comme bonne à tout faire... justement. Suicidaire, solitaire et un peu paranoïaque, elle déploie une grande agressivité pour se défendre et cacher sa profonde misère.
Kaaf : La plus jeune sœur de Nun, un peu décalée, muette mais d'esprit alerte, elle est un peu le bouc-émissaire de Nun qui voit en elle autant que chez ses autres sœurs et sa propre mère, l'incarnation du mal absolu, tel qu'inculqué par la morale religieuse et le mâle regard du père.
Jym : L'ami de Nun, amoureux transi et dépité de Waw, riche héritier désœuvré d'une famille de commerçants noirs, derniers descendants de nos ancêtres africains.
où ?
Mieux que les lieux réels de l'enfermement (hôpital, pavillon asilaire, bureau de la psy et salle d'ergothérapie) et d'autres, de liberté factice ( parc, café, zoo, front de mer, domicile du patient, voiture, cimetière,...) les véritables rencontres-escapades s'improvisent et se déploient dans une sorte de no man's land, véritable désert subjectif et métaphysique des hallucinations visuelles et auditives du patient, dans les confins de l'enfer et des rares oasis de son conscient altéré.
Espaces magiques, oniriques, lyriques, quasi abstraits, que seules la narration et les lumières éclairent de leur douce touche poétique. Devant quelques rideaux superposés, aux ors et pourpres élimés, passés, fanés, décolorés, abîmés, reliques d'un monde qui n'en finit pas de crever (celui de l'archaïque scène à l'italienne et de sa vieille imagerie), dont la vétuste machinerie s'échine à monter et descendre (illusoire tromperie), figurant des frontières indécises entre un lieu suggéré et un autre, une étape et une autre, une énergie puis une autre, une détresse et la suivante, une accalmie et un orage.
comment ?
Comment adapter un récit clinique au théâtre ?
Comment partir du réel, mais un réel traité, filtré au subjectif de l'Autre (l'auteur du récit). Récit fleuve, non linéaire, foisonnant, labyrinthique, digressif à souhait, étalé
sur quinze ans de thérapie et de vie.
Comment le traduire, l'adapter, le comprimer, le rendre au théâtre sans le trahir ?
Comment aller à son essentielle substance sans le réduire, le défigurer ?
Pari difficile aux enjeux déroutants, aux écueils multiples.
Comment relayer la parole de l'auteur, son engagement, son entêtement, ses convictions en les questionnant, en les passant justement au peigne fin de l'examen
critique ?
Comment aborder théâtralement la folie et éviter les dangers du poncif, du lieu commun, de la représentation hasardeuse, facile et stéréotypée ?
En même temps que demeure centrale la nécessité de rendre l'enjeu limpide, le discours accessible, compréhensible.
Comment, en outre, rendre possible le retour à une forme de théâtre simple, narratif, suggestif, épique mais qui impose des situations et implique des personnages ?
Comment les visualiser, les montrer et les démonter là où le récit focalise sur le sujet presque exclusif du patient ?
Quel espace figurer, dessiner pour raconter une multitude d'espaces, réels et mentaux ?
Comment représenter le mental, justement ? Et son cortège de fantasmes, d'allégories, d'images poétiques, d'hallucinations visuelles et auditives charriées par la fièvre "
démentielle " du patient ? Quels instruments de narration mettre à la disposition de l'acteur narrateur personnage ?
Comment s'acquitter de tout l'arsenal de signes, d'objets, d'éléments concrets et d'accessoires de démonstration, de narration et de présentation susceptibles de venir à bout de
l'irrationnel, du subconscient grouillant, du virtuel, mais aussi du non dit, du silence éloquent et du rythme trépidant ?
Exercice fastidieux, périlleux, semé de chausses-trappes, sans cesse interrogé, remis en question, vérifié au quotidien, dans l'unique espace de vérité, contradictoire et
ardente : La scène.
Jalila BACCAR et Fadhel JAIBI