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Présentation

L'histoire

Judith, c'est l'histoire apocryphe de cette jeune veuve de Béthulie qui, pour sauver sa ville assiégée par l'armée assyrienne, va se rendre dans le camp ennemi, séduire le général Holopherne et lui trancher la tête pendant son sommeil avant de l'empaler sur le plus haut des remparts, provoquant au matin la déroute de l'armée.

Cette épisode biblique qui a inspiré bon nombre de peintres à chaque époque et particulièrement ceux de la Renaissance Italienne, ne pouvait que provoquer l'auteur et peintre Howard Barker et lui offrir matière à « spéculation poétique », car la guerre, la séduction, le désir et la mort, inscrits au coeur du récit d'origine, presque trois fois millénaire, rejoignent les thèmes majeurs de son oeuvre.

Ici, Holopherne est un général plutôt porté à la mélancolie. Redoutable à la bataille le jour, il est hanté par la mort la nuit, et tandis que Judith pénètre dans sa tente pour accomplir la tâche héroïque qu'elle s'est donnée, son désir à lui, c'est de parler de la mort. Indifférent à la nudité qu'elle offre déjà à son regard, il va jouer de l'obsédante question qui le hante pour entraîner Judith dans le labyrinthe de sa pensée, l'envoûter, bousculant ainsi l'évident ordonnancement du crime, paralysant le bras qui devait s'abattre sur son cou.

C'est dans ce temps arrêté, ce geste en suspens que Barker fait affluer désir, extases, vérités, mensonges, , aveuglements, en une sarabande vertigineuse où tour à tour Judith et Holopherne tirent les ficelles du jeu, se perdent, se dévoilent, se reperdent, un chaos des sens et de la raison qui semblent un moment annihiler toute volonté tandis que la servante affolée scande les mots d'ordre qui précipiteront le bras de Judith et que l'appel de la sentinelle au-dehors, marque le tempo..

Ce qui fonde l'espace tragique chez Barker c'est la force poétique de la langue, une langue d'une musicalité d'une rythmique incroyables, une langue très physique faite pour les acteurs, une langue qui passe de la trivialité à la poésie à la tragédie avec une virtuosité incroyable, sans aucun didactisme, ni clichés ! pas d'angélisme ni de compassion dans cette langue, rien qui ne vienne simplifier ce théâtre d'émotions et de sensations, cette façon éperdue qu'ont les personnages de se débattre avec leur humaine condition, leur quête d'amour, leur grâce et leur abjection.

Arlette Namiand


Un puissant envoûtement

L'histoire biblique de Judith tranchant la tête d'Holopherne a inspiré bon nombre de peintres au fil des siècles, notamment Le Caravage, Michel-Ange, Botticelli, et Artemisia Gentileschi, une femme peintre qui a inspiré le personnage de Galactia dans Tableau d'une exécution , la pièce la plus connue d'Howard Barker. La puissance d'évocation de ces oeuvres ne pouvait pas échapper au peintre Barker qui a mis lui-même en scène sa pièce Londres, il y a une dizaine d'années.

Les deux lectures publiques que nous avons faites de Judith, l'une au Théâtre du Nord de Lille à l'occasion de la tournée en 2004 de L'Amour d'un brave type , du même Barker, l'autre au Théâtre de l'Ephémère au Mans à l'occasion de sa présence , m'ont confirmé le caractère tout à fait envoûtant de la pièce.

Car ce qui intéresse Barker ce n'est pas de célébrer l'acte héroïque de Judith mais de poser à travers lui la question de la propriété des corps, du désir, du sexe, de la mort. A qui appartiennent-ils ? A nous-mêmes, singulièrement, dans la complexité de nos êtres ou à un état, une idéologie, une religion, bref à un pouvoir qui nous les confisque, se les approprie, les assujettit à sa puissance...

Si la première partie met en jeu la puissante séduction qui s'exerce entre Judith et Holopherne et qui n'appartient qu'au mystère de leur rencontre, la seconde partie, après qu'elle lui a tranché la tête, met en jeu la servante qui se dévoile comme idéologue de l'entreprise et va tenter de ramener Judith, éperdue de désir pour le corps d'Holopherne (même une fois sa tête tranchée), dans le droit chemin du devoir, de la réalité politique, de la raison d'état. Usant de tous les stratagèmes, faisant de Judith tour à tour une libératrice, une héroïne, une déesse, une impératrice, bref une icône à adorer, la servante va se prosterner devant elle espérant la faire céder et la convaincre de quitter le lieu du crime, mais Judith, folle de douleur et de frustration, retournera les paroles idolâtres contre elle, et transformera son propre désespoir en arme de terreur politique.

Jean-Paul Wenzel


La tragédie - une forme artistique pour ceux qui aiment la vie


Extraits de la revue Alternatives Théâtrales consacrée à Howard Barker numéro 57.

La Tragédie déteste la politique. La tragédie déteste les bonnes intentions. Elle déteste stout ce qui démontre la solution. Elle déteste donc l'industrie du plaisir, l'industrie des loisirs, l'industrie de l'harmonie et l'industrie de la réconciliation. La tragédie est le spectacle de la douleur rendue exquise par l'art. Par conséquent, tout homme politique, sociologue, réformateur social, tous ceux qui aspirent au plaisir et au bruit la détestent. Le son de la tragédie est le silence brisé par la voix humaine. La voix humaine n'est pas un bruit. La vision de la tragédie est le corps humain empalé sur un axe de douleur. La danse n'est pas de la tragédie. La tragédie doit être la parole. Le bruit et la danse sont les rythmes alarmants des démocraties qui s'effondrent de par leur simple ambition absurde

Howard Barker


La tragédie restitue l'individu à lui-même

La tragédie commande le silence. Nous sommes proches d'une perte de silence. La tragédie remplace le bruit par la respiration. Elle ôte le voile de la mort et proclame donc la première de toutes les libertés qui est la connaissance de la mort. Elle remplace les plaisirs du sexe par le supplice du désir. Par conséquent, elle expose la futilité de la gratification, la pornographie, l'escroquerie de l'enculage démocratique. La tragédie humilie le jeu télévisé, la comédie, le concours de beauté, l'émission éducative, les chaînes d'information, le rassemblement politique, les partisans, les terroristes, tous ceux dont la seule ambition absurde est de donner la solution à la vie.

La tragédie est donc une forme d'art pour ceux qui aiment la vie. Peut-être n'y en a-t-il que peu qui aiment la vie ? Il ne faut pas taire cette possibilité. La tragédie nous oblige à contempler l'abîme de notre solitude. Beaucoup d'entre nous ne la supportent pas. Selon eux, le plaisir est un refuge. La tragédie ne connaît aucun plaisir mais connaît beaucoup d'extase. Que cette extase provient de la douleur, la tragédie seule le sait. La tragédie nous fait pleurer, et ces pleurs ne sont pas un pacte sentimental entre le public et metteur en scène, ce sont des pleurs non sollicités qui coulent du spectacle de la vie non résolue. La tragédie seule connaît le secret de l'existence. Ce secret est que la vie ne suffit pas. Nous ne pouvons tolérer longtemps ce secret. C'est un secret que l'on découvre seulement dans un endroit dont le but existentiel est le secret, qui est l'apothéose du secret, où tous ceux qui bougent et qui jouent sont consumés par le secret. Cet endroit, c'est LE THEATRE.

Howard Barker