Au milieu des bombes qui tombent, cette journée de noces relate le combat d’une famille pour faire croire que la vie continue, imperturbable. Les parents s’aiment et se
déchirent. Le fi ls aîné est parti au combat, combattre quoi exactement ? qui exactement ? Le benjamin l’attend, l’idéalise, joue à être un enfant. La fi lle est-elle
folle, demeurée, ou la seule à ne pas être contaminée par la violence et l’horreur de cette vie ?
C’est la journée de noces de Nelly. On invente un rêve, histoire de croire et de faire croire que la vie est belle et que la guerre n’est qu’un feu d’artifi ce. On fait semblant
que c’est la noce mais ces comédiens de la dernière chance se prennent au jeu et osent ce qu’ils n’ont jamais fait ou dit auparavant. Ils se croient immortels et bravent la
guerre elle-même.
Lutte pour survivre, pour que le rêve et le plaisir persistent, que la beauté existe. Résister par la comédie, par la croyance que le bonheur est encore possible. Résistance
illusoire, orgueilleuse ; mais honnête et courageuse.
Journée de noces chez les Cromagnons n’est pas une pièce de plus sur la vie d’une famille ordinaire par temps de guerre ; c’est une partie de cache-cache avec
la mort où hommes, femmes et enfants mettent leurs dernières forces à jouer un sale tour à la guerre. À la toute fi n il y a un prince ; parce que sans prince, ce ne
serait pas du théâtre…
La guerre du Liban a rythmé mon enfance avec le décompte des jours de détention des otages du Hezbollah. Je ne comprenais pas ce que cela voulait dire, chrétiens, musulmans,
Druzes, phalangistes, Sabra et Chatila… C’était pour moi une guerre de noms.
En lisant cette oeuvre vingt ans plus tard, je réalisai ce qui est fondamental : comment des « autres nous-mêmes » vivent au milieu du chaos. Comment
grandit-on, se construit-on au milieu des bombes ? A quoi rêve-t-on ? Ces gens puisent leur force dans la joie de vivre. Cette façon d’éprouver l’Histoire, de tordre
le cou au destin, témoigne du désir farouche des peuples en souffrance de placer la joie au-dessus de la douleur. L’urgence à vivre développe une force invincible : la fête
est un antidote aux malheurs, qui fait paraître obscène notre morosité.
Le rêve, les histoires entendues dans notre enfance nous ont aussi éveillés au monde. Le théâtre est ce lieu de magie, de résolution (triste ou heureuse) ; il doit
faire écho à cet endroit de nous-mêmes enfoui sous le poids du quotidien.
Faire du théâtre, c’est faire semblant de, jouer à, faire croire que. C’est par là que nous y sommes venus, que ce soit côté salle ou côté scène. Venir dire ou écouter une
histoire, entendre parler du rêve et de la réalité par un poète. Être passeurs d’histoires.
Mylène Bonnet